J'aime leur musique. Je les ai découverts à six mois d'intervalle (avec
To Bring You My Love et
Murder Ballads, tous deux publiés en 95) et, si Polly me proposait de boire un verre, je ne dirais peut-être pas non.
Sur
Henry Lee, ils chantent ensemble (l'histoire d'un amour tragique : une jeune fille assassine l'homme qui l'a dédaignée pour une autre - quelle charmante façon de faire connaissance...).
A l'époque, ensemble, ils ne font pas que ça (chanter) -
cf. bref et beau baiser en toute fin de vidéo (qui du coup raconte une toute autre histoire que la chanson...).
Après tout, quoi de plus cohérent ? Ces deux-là devaient se trouver. Lui, le prêcheur, le chrétien tourmenté - l'exégète de la Bible (qui préfacera une édition de l'
Evangile selon Saint-Marc), hanté par ses récits, ses créatures ;
celui qui met en garde contre le démon... Elle et sa mystique moins savante, plus intuitive sans doute, qui régulièrement en appelle à des instances supérieures - sur tous les tons, à tous propos, PJ prie, supplie, implore... "
Don't leave me /
I beg you /
My darling...", chante-t-elle dans
Rid Of Me, dont j'aime - plus encore que l'originale - la version 4 pistes. "
Oh help me Jesus /
Come through this storm..." dans
Down By The Water. "
Oh God I miss you..." dans
The Piano.
Et c'est sans doute, dans ce qu'elle écrit, ce qui me touche le plus. (Je règlerai, dans une note à venir - et sur un autre blog -, mon rapport toujours plus complexe à la spiritualité.)
(Parenthèse : quelques mois après
To Bring You My Love, j'ai découvert
Bleed Your Cedar d'Elysian Fields ; j'établis aujourd'hui une sorte de correspondance entre
Down By The Water et
Lady In The Lake - mais c'est une autre histoire, que je prétendrai vouloir raconter une prochaine fois, et que, bien entendu, j'oublierai complètement.)
On aurait pu envisager que ces deux grands malades (écoutez
Henry's Dream et
White Chalk l'un à la suite de l'autre - on a défoncé le plafond mélancolique) se seraient mutuellement (et momentanément) apaisés. Ce fut évidemment le contraire.

Bref. Si je vous dis que les histoires d'amour ont une fin, je crois que je ne vous apprends rien. Et
Into My Arms, c'est pour qui ? C'est pour Polly, bien sûr.
Ces mots, simples, presque naïfs - étonnant de la part d'un type qui, trois ans plus tôt, signait un album débordant de paroles complexes - lourdement référencées -, d'interprétations théâtrales.
Et pourquoi pas tout un album - et le plus beau de sa carrière, tant qu'on y est -, pour y livrer l'histoire d'un amour - intime, impudique même... "
Slip your frigid hands beneath my shirt /
This useless old fucker with his twinkling cunt /
does'nt care if he gets hurt..." chante-t-il sur
Green Eyes. Nick va jusqu'à s'interroger :
Are You The One That I've Been Waiting For ?Les paroles du splendide
There Is A Kingdom (où l'amour est un oiseau, un éclat dans les ténèbres - "
such is my faith for you, chante-t-il :
such is my faith"...) sont une réponse assez convaincante.
Le
Loverman ("
weak and evil and broken by the world"...) s'est attendri. Il ne gratte plus à la porte ; il est entré et, plutôt que de jouer les bêtes libidineuses, il est bêtement assis à mendier un mot, un regard.
Je ne sais pas si cela constitue une sorte de valeur ajoutée (le fait de savoir que Cave l'a précisément composé pour une personne, et quelle personne), mais
The Boatman's Call est aujourd'hui solidement accroché dans le top 30 de mes albums préférés, où il papote probablement avec Jon Spencer et Jennifer Charles. De loin, il fait de grands signes à Polly, qui depuis peu est entrée dans le top 10 (
White Chalk, pas très loin derrière
Portishead).
Je viendrai chez vous. Je trouverai un prétexte. Pendant que vous irez me chercher un verre d'eau, j'inspecterai l'iPod, la discothèque. J'y chercherai
The Boatman's Call.De son côté, PJ s'interroge.
Is this desire ? demande-t-elle en 98.
This is love, répond-elle en 2000. Et, nous ne sommes pas plus avancés - car, à l'heure où Cave commet son chef-d'oeuvre (et se débat dans la drogue, la dépression) -, PJ aligne deux albums jolis, sans plus. Il faudra attendre
Uh Huh Her - 2004- (et surtout le récent
White Chalk) pour la voir retrouver tous ses moyens.
Bref. A l'exception de la sympathique chanson-titre, je rien écouté de
No More Shall We Part, l'album suivant de Cave (et des quelques survivants de la formation historique de ses Bad Seeds)
. Et, des années durant, j'ai littéralement ignoré
The Boatman's Call.
Je l'ai redécouvert en 2004,
via la vidéo du premier extrait de
Nocturama,
Bring It On (dont le lien figure en toute fin de cette note). Et, parce que j'avais tant aimé
The Boatman's Call, et que j'avais pris son propos très au sérieux - et que pour moi, sa musique aurait d'invariables relents autobiographiques, je l'ai ressentie d'une façon très singulière.
Je crois qu'un type en moi - une victime du
storytelling appliqué aux sphères musicales ? - l'a reçue comme une sorte d'écho, de post-scriptum à
The Boatman's Call.
Lorsque la fille est partie, et que l'on ne sait plus chanter ce qu'elle était, ni même le vide qu'elle a laissé... qu'est-ce qu'on fait ? On écrit une chanson de plus, un truc comme on en a tant ou trop fait ; une chanson sur l'amour que l'on souhaite voir durer, ou renaitre, ou ne pas disparaitre... On le fait sincèrement, sans doute, mais comment expliquer qu'il semble manquer quelque chose ?
C'est qu'après
The Boatman's Call, il y a tant de choses qui ressemblent à du sarcasme.

Puis, on retourne dans ce club un peu vulgaire où l'on n'avait plus mis les pieds depuis un bail ; on commande un verre au comptoir, avant d'embarquer la bouteille. Les clients sont les mêmes qu'avant, mais le patron a embauché de nouvelles filles, pour servir, danser (et allez savoir quoi d'autre).

Et après, quoi ? On regarde danser les
slurs avec un gros type mal coiffé...
Bring It On (vidéo réalisée par John Hillcoat - 2004)...