mardi 1 septembre 2009

L'inconnu


Après un mois sans cinéma (On ne compte pas la deuxième moitié de Blow Up projeté en plein air sur un camion, et Repo ! The Genetic Opera sur un drap dans un jardin ; Montréal est une ville étonnante) je me suis précipité cette semaine à l’Action Ecole pour découvrir la ressortie de The Devil Doll, avant-dernier film de Tod Browning, avec Lionel Barrymore dans une histoire de poupées humaines manipulées et diaboliques.
Dans ce film de 1936 (avant-dernier du cinéaste), on retrouve plusieurs éléments caractéristiques de son style : la vengeance, la manipulation, le vol de bijoux et la longue séparation d’un père et de sa fille à cause de la monstruosité supposée de celui-là.
Ce qui surprend un peu, c’est le postulat - purement fantastique, ce qui est rare chez Browning - de la miniaturisation, et l’esthétique de série B avec couple de savants fous (on remarquera la mèche blanche dans la chevelure noire de la femme, piquée à la fiancée de Frankenstein) et effets spéciaux à base de transparences et de décors à l’échelle – plutôt réussis d’ailleurs.
Le ton sombre, tragique, voire cruel de Browning est bien là, mais ce qui change, c’est le statut du personnage principal : comme dans Le Club des trois, il se déguise en vieille femme innocente pour commettre ses crimes.
Comme dans The Blackbird, il vole des bijoux et manipule son entourage pour arriver à ses fins. Comme dans West of Zanzibar, il cherche à se venger de ceux qui ont causé une séparation irrémédiable avec sa fille.
Mais contrairement aux personnages campés par Lon Chaney dans ces trois films, Lionel Barrymore est innocent et devient coupable, criminel, afin justement de prouver son innocence aux yeux de sa fille, elle qui depuis son enfance a appris à haïr ce père qu’elle ne connaît pas et qu’elle croit coupable. Ironie du sort, lorsqu’enfin il se sera réhabilité aux yeux de celle ci, il ne lui restera plus qu’à mourir pour expier les crimes dont il s’est rendu coupable par vengeance. Il est devenu un monstre, et il en a conscience.

The Devil Doll n’est pas le plus grand film de Tod Browning : dans la période parlante, Freaks le dépasse largement, et son chef-d’œuvre tragique, The Unknown, est loin derrière lui.
Cependant, je sais gré à Carlotta de l’avoir sorti, tant ses films sont invisibles. Seuls quatre d’entre eux existent aujourd’hui en DVD (toutes zones confondues), dont l’un (Outside The Law, un polar moyen qui compte la première apparition de Lon Chaney chez Browning) dans une de ces éditions de bazar, que l’on achète à un euro et qui le valent à peine.…
Et que fait-on du Club des trois, The Blackbird, The Show, Road of Mandalay, West of Zanzibar, The Mystic, Where East Is East?
Tous ces films méritent, aux yeux d’un cinéphile, autant d’attention que ceux de Murnau, chouchou des éditions MK2.
J’attends donc, et de pied ferme, que Carlotta poursuive vaillamment son travail de ressortie, avec d’autres titres et surtout des éditions DVD de qualité, afin de redécouvrir dans de bonnes conditions un des plus grands cinéastes du muet…
Sadoldpunk

mardi 21 juillet 2009

Faux frères

Sortis respectivement en 1996 et 1999, Fargo de Joel et Ethan Coen, et Un Plan Simple de Sam Raimi se ressemblent de loin comme deux frères qui partagent à priori le même ADN.

Pour commencer, Sam Raimi et les frères Coen sont de bons potes ayant collaboré sur plusieurs projets : Les Coen sur le scénario de Mort sur le grill, réalisé par Raimi en 1985, et celui ci sur le scénario du Grand Saut, réalisé par les Coen Bros en 1994. Leurs univers, faits de références (aux polars et plus généralement à la série B) et d'auto-dérision, ont été très proches durant toutes les années 80: il suffit pour s'en convraincre de comparer l'humour cartoonesque dela trilogie Evil Dead et de Arizona Junior.
Quant aux films dont nous parlons ici, ils exhibent les mêmes signes extérieurs : appartenant au genre du polar, situés tous deux dans le nord enneigé des Etats-Unis (plus précisément le Minnesota, dont sont originaires les Coen, pour Fargo), ils mettent en scène l’interaction d’une valise pleine de billets et d’une famille américaine provinciale typique, qui éclate sous l’effet de l’accumulation de plans foireux menant tout droit à un finale forcément catastrophique et meurtrier.

Pourtant, malgré ces parallèles importants, les deux films sont au fond bien différents : dans l’écriture des personnages, dans le ton adopté et surtout dans la mise en scène de la catastrophe inéluctable.

Sixième film des frères Coen, Fargo poursuit leur travail de réflexion/citation sur le polar, après Blood Simple et Miller’s Crossing. On retrouve leur humour typique, grinçant et très noir, notamment dans les rapports entre les deux ravisseurs, deux bandits minables ne pouvant s’exprimer que par la violence (verbale et essentiellement menaçante pour l’un ; muette et radicale pour l’autre).

Les personnages sont construits, pour la plupart, comme des figures de caractères, presque des caricatures : les voyous stupides, le père de famille commercial lâche, le beau-père castrateur…. Seul le personnage de la femme-flic, interprété par Frances Mc Dormand, échappe à la satire : intelligente et pragmatique tout à la fois, elle poursuit son enquête avec détermination, enceinte jusqu’aux yeux, tandis que son peintre de mari reste à la maison. Un beau personnage féminin, ayant la charge de porter toute l’empathie du spectateur. En effet, aucun des autres personnages ne peut ici susciter un réel attachement. C’est là un reproche fréquemment adressé aux Coen que de regarder l’humanité comme une espèce un peu pathétique, à laquelle ils n'appartiendraient pas, s’agitant dans des actions toujours vaines. Ce reproche n’est pas infondé, mais là n’est pas la seule composante de leur cinéma.
En effet, cette écriture plutôt sèche s’accompagne d’une mise en scène extrêmement précise (peu de plans, découpage au cordeau, sobriété de l’ensemble, musique à la fois dramatique et discrète de Carter Burwell), soulignant le fatalisme du propos : dans Fargo, l’accumulation de catastrophes vient pour l’essentiel du déroulement inéluctable du Destin.
La décision originelle (l’enlèvement d’une femme organisé par son mari) ne peut mener qu’à un résultat désastreux et meurtrier, le personnage qui a organisé cet enlèvement n’ayant absolument aucun contrôle sur le cours des événements. Sa lâcheté fondamentale (face à son beau-père, face aux hommes qu’il a engagé ; face à son fils) fait que rien ne pourra évoluer dans le bon sens. Et ce n’est pas la bonne volonté de la policière qui changera quoi que ce soit.
C’est là la position critique des frères Coen par rapport à leur(s) personnage(s), qui emmène le film sur le territoire de la fable morale. Le rôle du personnage de Frances Mc Dormand serait alors de témoigner de la folie de ses contemporains.
Le hiatus que l'on peut cependant noter est le suivant : les frères Coen se positionnent en moralistes constatant la navrante bassesse de leurs congénères, mais ne leur laissent en même temps aucune marge de manœuvre, puisque la mécanique implacable (et impeccable) est réglée d’avance.



Dans Un Plan Simple, l’humour est présent, mais de manière plus discrète que chez son ainé, et surtout, de manière plus réaliste : c’est à dire qu’il vient des personnages eux-mêmes (Billy Bob Thornton et son pote qui font des blagues de rednecks) et non du regard que le cinéaste porte sur eux.
Le regard de Sam Raimi est en effet plus empathique que celui des frères Coen. Il fait partager au spectateur de manière crédible, nuancée et émouvante les difficultés de deux frères à communiquer : la séquence près de la ferme parentale, où Thorton expose son rêve – impossible - d’agriculteur à son frère, est à cet égard exemplaire de finesse et d’émotion sous-jacente. A l’inverse de Fargo, seul le personnage de la femme de Bill Paxton (interprété par Bridget Fonda) peut paraître légèrement caricatural dans ses motivations.
La mise en scène conserve la patte de Sam Raimi, c’est à dire les références à la série B et à son efficacité narrative (l’apparition des corbeaux et du cadavre dès la découverte du magot, les plans sur la pleine lune, ainsi que la très belle partition désaccordée de Danny Elfman, qui amène une note angoissée à tout le film).
D’une manière générale, Raimi assume totalement le fait que son film soit un thriller , un film de suspense. Sa mise en scène, sobre et précise dans les séquences du quotidien familial, tend à créer des pics dramatiques à chaque moment important de ce « plan simple ».
Car dans ce film, l’accumulation des catastrophes est dû essentiellement à ce que l’on pourrait appeler le « défaut humain » : chaque décision prise par un personnage, qu’elle le soit sous le coup de la raison (on ne se partagera l’argent que lorsque l’avion aura été découvert), de la peur (l’assassinat du voisin curieux) ou de l’égoïsme (tout ce que sa femme souffle à Bill Paxton pour parvenir à garder l’argent pour lui seul) ajoute un terme au problème.
Ainsi, la situation de départ (trois hommes et un magot) se complexifie à chaque étape, à chaque prise de décision. Et à chaque fois, le « plan » destiné à résoudre le problème devient plus compliqué, voire tordu (l’enregistrement des aveux de Lou, par exemple), et laisse un mort de plus dans la neige.
Chez Sam Raimi, nous ne sommes donc plus dans la mécanique du hasard, mais dans la tragédie pure : les actes ont des conséquences, et chaque homme doit assumer les conséquences de ses actes, quelles qu’aient été ses raisons, ses excuses ou ses motivations. Peu après le règlement de compte avec Lou, soldé par sa mort et celle de sa femme (qui, comme les autres meurtres, n’était pas préméditée), Billy Bob Thorton se confie à son frère : « Do you feel evil ? I do. I feel evil »
Finalement, le personnage de Bill Paxton parviendra à garder sa famille (sa femme et son nouveau-né), mais au détriment de sa fratrie, puisque son frère, plus faible et plus moral, se sacrifie pour le sauver. Il tentera de se déculpabiliser en brûlant l’argent (geste tabou aux Etat-Unis, et, selon Sam Raimi, raison essentielle de l’échec du film dans ce pays), mais sa famille ne pourra plus conserver que l'apparence de la normalité.
L’écriture du scénario (Scott B. Smith a adapté son propre roman pour l’écran) est parfois ce qui fait la faiblesse du film : la volonté de créer des pics de suspense de plus en plus forts amène une tendance aux coups de théatre parfois grossiers (le faux flic du FBI qui réapparaît, la rapacité forcenée du personnage de Bridget Fonda)... Mais sa force réside dans son regard sur l’humain : les trahisons de chaque personnage trouvent un écho chez le spectateur, qui est mis en position de se demander ce qu’il aurait fait à leur place.

Ainsi, à la fin du film, le spectateur partage l’inconfort et le malaise du personnage de Bill Paxton, criminel par accident et conscient de ne plus être comme les autres, de ne plus réellement faire partie de la communauté humaine. Tandis que chez les Coen, le spectateur est conforté dans sa position d’observateur lointain des errements des personnages, et peut, en conclusion, se glisser en compagnie de Frances Mc Dormand, dans le réconfort modeste et chaleureux d’une vie vertueuse et d’une honnêteté inébranlable.
Une question de point de vue, essentielle puisqu’elle fait toute la différence entre les deux films.

Sadoldpunk

mercredi 24 juin 2009

Public Enemies

Remake de Heat grimé en biopic romantique de John Dillinger, gangster notoire des années 30, Public Enemies, le nouveau long métrage de Michael Mann, est un grand film malade qui ne fait mystère ni de ses intentions, ni de son sujet : l’industrialisation du crime, l’optimisation des bénéfices réalisés par la pègre, la description précise des procédés du libéralisme naissant dont les milieux mafieux, très vite, comprendront l’intérêt et dont ils sauront, en les appliquant méthodiquement, tirer des profits à grande échelle. En contrepoint, le film fait de Dillinger le héraut d’une geste solitaire et entêtée, rien moins qu’un anachronisme historique, et pour se montrer réfractaire aux transformations qui s’opèrent sous ses yeux, un modèle criminel lancé à tombeau ouvert sur la voie de l’obsolète. Aux yeux d’organisations criminelles structurées comme la mafia, toujours prompte à s’adapter aux métamorphoses du capitalisme, Dillinger n’est plus qu’un voyou, anecdotique mais gênant, un libertaire de la rapine, un électron libre et incontrôlable qu’il devient nécessaire de neutraliser. A l’image de Dillinger, Michael Mann n’est pas un col blanc, lui aussi carbure à l’adrénaline, à l’action rapide, à l’acmé survolté et, dans le registre du film de genre dopé à l’action violente, se perçoit à juste titre comme un marginal. Dès lors, Public Enemies fait figure de métaphore où se mettent en scène la position du réalisateur sur l’échiquier de l’industrie cinématographique, comme ses revendications en termes de marge de manœuvre et d’indépendance. Mais curieusement, c’est en tentant de réaffirmer sa singularité de cinéaste, son besoin de solitude et de liberté, que Michael Mann se montre le plus soumis aux paramètres du cinéma dominant : montage très découpé et extrêmement rapide, presque tagué, charte graphique toute entière tournée vers le chromo sépia, reconstitution “années 30” oblige… jusqu’à l’élégance de son classicisme poussé ici aux limites de la désincarnation. Vous l’aurez compris. Pour raté qu’il puisse paraître sur le plan visuel, Public Enemies n’en reste pas moins un film absolument passionnant.

Fernet-Branca.

jeudi 14 mai 2009

Rachel se marie (good for her)

Je ne sais pas vous, mais en ce qui me concerne, j’aime certains réalisateurs sans jamais pouvoir le justifier, parce qu’honnêtement, ils ne font pas de très bons films.
Je ne parle pas des réalisateurs qui ne font pas des bons films que j’aime mais de réalisateurs dont je n’aime pas les films, rien à dire, mais où je peux sentir une honnêteté à vouloir faire ce métier et plus que tout, l’envie de raconter une histoire juste et courageuse, qui malheureusement, par son sujet même, donne un film souvent fade et ennuyeux. Des mecs sympas, quoi.


Il n’y a que de très grands réalisateurs pour pouvoir s’emparer de sujets moralement parfaits et en faire de bons films. Et encore… Un mec comme Gus van Sant se débrouille pour tricoter un film correct avec Harvey Milk. Et sa caution hyper hype (en plus de son indéniable talent pour filmer une histoire, of course) le met à l’abri des acerbes remarques que tout film bien pensant récolte forcément de la part de la critique cinématographique (si il obtient un oscar, c’est la crucifixion). Fair enough.

Tout ça pour en arriver à Jonathan Demme. Ses films ne font pas date, bien qu’ils aient eu un certain succès commercial lors de leur sortie : Dangereuse sous tous rapports avec Melanie Griffith et Ray liotta, Veuve mais pas trop avec Michelle Pfeiffer, Le silence des agneaux, Philadelphia (oui, Tom Hanks a le sida, oui, son avocat est noir), Beloved, La vérité sur Charlie (j’aime bien malgré tout)… Ca ne va pas passionner les amateurs de belles images, qui regarderont plutôt Stop making sense, le concert filmé des Talking Heads, plus chic.

A côté de ça, des documentaires sur les pays pauvres, qui défendent la liberté et les droits de l’homme( Jonathan !!!). C’est pourtant devant l’un d’eux que j’ai eu la révélation. The agronomist, que j’ai vu dans un festival un peu par hasard, est un formidable documentaire sur le journaliste Jean Dominic qui revient dans son pays d’origine Haïti. Réalisé sur 15 ans, le film mêle interviews, images d’archives et offre un point de vue d’une rigoureuse honnêteté, d’une clarté de vue dans un système politique plus que complexe. S’ajoute un parfait sens de l’esthétique, humble mais malin, réaliste, souvent très beau.

Voilà pourquoi je voulais voir Rachel se marie. Demme méritait un bon film. Il est mieux que ça encore.
D’abord, il a dû se rendre compte que le réalisme lui allait bien et évacuait l’esthétique léchée, compassée et un peu ringarde de son cinéma. La caméra à l’épaule, le mélange de formats, l’aspect film amateur, son économie jouent en sa faveur et donne une bouffée d’air à la réalisation. Et puis son pêché mignon, ici le mariage « post racial » comme disent tous les journalistes depuis la victoire d’Obama, soit le mariage d’un noir et d’une blanche avec présence de toute la famille noire, se rattache à un sujet fort du film, la musique. Les deux familles se retrouvent autour d’une passion pour la musique, avec du jazz, du rock burné (le mari est le chanteur de TV on the radio), de la musique africaine…, très présente sous forme de concert filmé, musiciens dans tous les coins de l’écran, discussion de passionnés… Le quotidien de beaucoup de gens, en fait, mais que l’on retrouve rarement comme sujet exprimé d’un film.
Au-delà de ça, il se passe quelque chose de très malin, parce que le film est bien écrit. Je ne vous raconte pas exactement de quoi il s’agit pour ne pas vous gâcher les rebondissements, mais la réussite du film de famille est d’arriver à prendre le spectateur dans ses filets et qu’il ne raisonne plus à distance mais comme membre même de cette famille.
Le principe d’une famille (écoutez bien, c’est une révélation) est de figer un événement et de demander à chaque membre d’y répondre différemment. Ici, évidemment, l’événement en question est assez traumatique pour imposer à chaque membre un positionnement fort. Mais le personnage de Kim (Anne Hathaway), victime du jugement familial et seul personnage à avoir été obligé d’aller chercher un regard extérieur sur elle-même, au prix même de sa vie, renverse les données de cet événement.

Et bien, ça m’a mise sur le cul. Parce qu’une heure avait suffit à me faire entrer dans leurs problématiques et que j’en avais oublié la simple question, la plus élémentaire, le sujet du film, que pose alors Kim à sa mère, et qui déclenche les plus violentes réactions.
La dernière fois que ça m’avait fait un tel choc, c’était au ¾ de Portrait de femme (le livre d’Henry James), lorsqu’on découvre la nature de Mme Merle… Mon livre préféré, by the way…

lundi 23 mars 2009

Pause sentimentale

Pendant que Balthazar attend fiévreusement le top 30 de Martin Page, s'enquérant d'un éventuel oubli, Sad Old Punk laissera-t-il fleurir un top à chaque nouvelle note sans répliquer ? De son côté Berlin Belleville s'interroge : le top est-il une façon moderne de concevoir l'histoire?
Top et révolution, comment concilier ces concepts fondateurs de la pensée occidentale?
L’anonyme de Château Rouge, cauchemar de tous les bloggeurs de droite, planche sur le sujet…

Sad old punk me disait, il y a quelques mois, quand je réfléchissais à voix haute à une éventuelle présentation dans les formes de l’équipe de « La petite marchande de bombes », que d’une telle personnification, il n’était point besoin, tant chacun faisait l’effort d’exprimer dans chaque post une position réfléchie sur un sujet digne de ce nom.
Pulp est-il un sujet digne de ce nom ? Certainement (enfin, disons, pourquoi pas ?). Mais les tops, qui ont leur utilité en leur temps, sont un délice et une perversion, auxquels les instigateurs de ce blog cèdent trop facilement. Il leur fallait une punition. La voici.

Tout d’abord, la plupart des membres sont atterrés quant à la possible assimilation de « La petite marchande de bombes » au livre de Daniel Pennac La petite marchande de prose. Ils n’y avaient pas pensé lors de l’élaboration du nom mais un lectorat fidèle, attentif, bien que légèrement absent, le leur a fait remarquer. Vous comprendrez de vous-même d’après les articles de ce blog qu’un tel patronage horrifie les auteurs et je vous prierai de ne rien écrire pour dire, qu’en fait Pennac, c’est bien. Personne ne sera d’accord avec vous et vous deviendrez la risée de nos sardoniques auteurs. La seconde chose, avoué par une personne qui l’avait su elle-même de quelqu’un d’autre, porte sur l’origine de cette entreprise : l’un des fondateurs de ce blog ne l’a créé et alimenté que pour séduire une fille. Je comprends que vous soyez choqué, cher public absent, de n’être que le succédané d’une fille convoitée. Comment partir maintenant sur de bonnes bases ? C’est difficile.

Vous les décrire ? Ils portent pour la plupart des écharpes et des chaussures en cuir. Ils sont blonds mais aussi bruns avec quelquefois des lunettes. La plupart du temps, ils s’entendent bien mais leur amitié est traversée de sentiments fluctuants, quelquefois violents. Emportements dans le métro, crise de bisous, ils se sont battus plusieurs fois, affirmant les contours de leur virilités les uns contre les autres. Je ne dis pas qu’ils sont homosexuels, non, certes pas. C’est pire, ils sont artistes.

Leur âge ? Ils ne sont pas vieux, mais je n’irai pas jusqu’à dire qu’ils sont précoces. Si on déduisait leur âge d’après leurs habitudes de vie, comme le fait le Glamour de février, on pourrait tout de même leur reconnaître un certain courage à taper sur un clavier, avec toute cette vilaine arthrite. L’alcool les perdra presque tous, de toute façon. Ou le manque d’exercice. Eventuellement, un avis divergeant sur Brian de Palma…

Mais passons à la partie intéressante, leur vie amoureuse. Ils ont une vie amoureuse très compliquée, bien qu’ils soient majoritairement célibataires. Ils ne parlent pas aussi souvent des filles qu’ils ne parlent de faire les soldes, mais ça les occupe. Certains d’entre eux sont assez prolixes, mais il y a aussi des âmes fidèles, tandis que certains autres font leurs coups en douce.
Ce sont de doux rêveurs, plutôt.
Au sujet des filles, leurs goûts sont très différents, il serait difficile de faire une généralité sur ce point. Mais ils s’accordent sur une jolie blonde aux yeux mouillés (j’ai dit les yeux).

Côté vie sexuelle, ils peuvent très bien en raconter les détails les plus intimes au détour d’une conversation sur la prochaine révolution française, ou préférer les révélations fracassantes pour animer les fêtes de fin d’année. Au moins deux d’entre eux ont failli coucher avec deux filles en même temps. Mais ca ne s’est pas fait. Finalement.

Vous les connaissez mieux maintenant, vous pourrez les apostropher avec plus de facilité quand ils cèdent à leurs coupables délices (mais attention, ils ont le sens de l’à propos). Et si vous voulez des photos… n’hésitez pas.
Comme je vous le disais au début de ce post, ce blog est fait pour ça !

dimanche 22 mars 2009

SHEFFIELD UNITED



Je m'étais promis de parler d'un livre (Un sport et un passe-temps de James Salter ? L'Institut Benjamenta de Walser ?)... C'est raté. Hymnes baroques et glamour déglingué, science du storytelling pop et de la punchline vacharde - à quelques semaines de la parution du deuxième album de Jarvis Cocker, j'ai pensé qu'il était temps de rendre un petit hommage à mes vieux amis de Pulp.

A leur propos, Martin ne tarit pas d'éloges, ni d'anecdotes. Il vous parlera, mieux que moi, des vertus de la patience (formé en 78, Pulp n'a connu le succès qu'une quinzaine d'années plus tard) et du fait qu'en secret, une poignée de super héros sauvaient les années 80 de la déroute... Je ne partage pas son point de vue sur l'époque, et ne suis pas loin de penser - comme Simon Reynolds, l'auteur de Rip It Up And Start Again - que la période post-punk fut un nouveau golden age of pop, mais, nous sommes tombés d'accord sur le fait que His 'n' hers n'était pas un album très convaincant.

Hier, chez Nessim, je me suis demandé si Pulp jouait dans la Ligue des Champions de la pop. Sheffield (United et Wednesday) n'évoluant pas en Premier League, je dirais que la bande à Jarvis est un peu l'Arsenal de la compétition. En comparaison, The Divine Comedy serait plutôt Villareal et Radiohead, Manchester United, ou le Barça. Champion d'Angleterre en 94, Morrissey joue maintenant le maintien (et ses supporters ne comptent plus que sur un exploit en Cup des singles).
Petites comparaisons absurdes... Pas moyen de savoir, pour citer Godard de façon plus ou moins fidèle, si Lang saute plus haut que Hitchcock, ou si Kubrick court le 100m plus vite que Ford. Voici donc - après le top 62 des Kinks - , mon top 30 de Pulp et Jarvis. (Ne cherchez pas Do You Remember The First Time, Dishes ou Master Of The Universe. Ils n'y sont pas, un point c'est tout.)

01 The Fear
02 I Spy
03 This Is Hardcore
04 They Suffocate At Night
05 Separations
06 Disco 2000
07 Death Two
08 F.e.e.l.i.n.g.c.a.l.l.e.d.l.o.v.e
09 She's A Lady
10 Quantum Theory
11 The Mark Of The Devil
12 Fat Children
13 Roadkill
14 97 Lovers
15 Underwear
16 Goodnight
17 Common People
18 Wishful Thinking
19 Seconds
20 The Day After The Revolution
21 A Little Soul
22 She's Dead
23 Party Hard
24 Bad Cover Version
25 Life Must Be So Beautiful
26 There's No Emotion
27 Disney Time
28 Glory Days
29 Manon
30 Love Is Blind


Découvrez Pulp!

lundi 19 janvier 2009

meilleurs films de l'année 2008


1. Valse avec Bachir, de Ari Folman
Merveille d'intelligence, de sensibilité et d'imagination.
2. Be kind, rewind, de Michel Gondry
Je suis d'accord avec le commentaire de Balthazar Castiglione (voir post précédent sur le même blog - sauf pour le côté brouillon, ah et c'est un chef d'oeuvre disons-le).
3. Two Lovers, de James Gray
Par le seul réalisateur américain marxiste, romantique et lacanien. L'histoire d'un amour à la fois humble et splendide.
4. Mister Lonely, d'Harmony Korine
Sujet impossible et pourtant le miracle se produit. Après tout, l'art c'est de la religion.
5. Les Sept Jours, de Ronit et Shlomo Elkabetz
Vive la famille.
6. A Bord du Darjeeling Limited, de Wes Anderson
La grâce. Bientôt au Louvre, départment de la Renaissance Italienne.
7. Vicky Christina Barcelona, de Woody Allen
Qu'on arrête de dire : Ce n'est pas son meilleur. Bon, ça va. On a compris. Il y a des tas de choses qui ne vont pas. Ok. Mais cet homme est un génie, alors arrêtez de râler. C'est un très beau film, subtil (je veux dire plus subtil que l'agitation des Américaines ; c'est un film à regarder comme un tableau, des détails apparaissent que l'on avait pas remarqué la première fois, et qui donnent un sens auquel on n'avait pas pensé. Mais bon on peut toujours regarder l'Annonciation de Francesco del Cossa en disant "pff encore une annonciation"). Et cette actrice blonde dont le nom m'échappe est excellente.
8. Un conte de Noël, d'Arnaud Despleschin
Je crois que j'aime tous les films de cet auteur. Bien sûr que je n'aime pas plusieurs choses dans ce film. Mais quand on est amoureux d'une fille est-ce qu'on dit ses défauts au monde entier ? Non, je ne crois pas.
9. Step brothers, d'Adam Mc Key
Dans la lignée de De l'influence des rayons gamma sur la croissance des marguerites (Paul Newman) et de Ordinary People (Robert Redford - que l'on peut aussi citer pour avoir joué dans les deux meilleurs reprises non-sorties au cinéma cette année, deux chefs d'oeuvre : Pat Garrett et le Kid -avec Newman et Nos Plus Belles Années, de Pollack (The Way We Were : avec Streisand, j'aime ce film ! il faut le voir vraiment vraiment). Ce film se révèlera (on peut dire ça de l'ensemble des films de la bande Apatow) comme tenant la même place dans l'histoire du cinéma que les écrits de Barthélémy Prosper Enfantin dans celle de la critique sociale.
10. The Rocker, de Peter Cattaneo
Rien d'aussi émouvant depuis le Voleur de bicyclette (les deux films ne sont pas sans rapport). Et puis, ça me rappelle pas mal d'amis de ma jeunesse banlieusarde (et sans doute moi aussi... même chose pour Step Broters).
11. (un top 10 a toujours plus de 10 films, c'est la règle) Wall-E
Seulement la première partie, la deuxième est désolante de convention.

Les deux films que j'aurais aimé voir : Quatre Nuits avec Anna de Jerzy Skolimovski (tiens et Wonderful Town dont Balthazar parle très bien). Et le Depardon. Je ne parle pas des films que je n'ai pas aimé. Si je devais en parler, une mention spéciale reviendrait à Let's get Lost de Bruce Weber. Comme tout le monde semble aimer ce film, je peux le critiquer sans paraître m'attaquer à un pauvre film sans défense. Je vais tenter d'être mesuré. Je le trouve horrible. Le moment où Weber fait dire à la mère de Chet Baker combien il était un mauvais fils, combien il a été une déception... C'est simplement dégueulasse. Dans la continuité, la manipulation des femmes de la vie et des enfants de Chet est glaçante. On ne peut pas faire comme si, comme si des saloperies dans un film (dans un documentaire et de la part du réalisateur) pouvaient être oubliées parce qu'il y a de belles images et du talent (sur un autre blog, j'ai parlé de Lenie Riefenstahl, j'exagère, mais il y a de ça). Ethique et esthétique ne sont pas séparables. Voir les films de Depardon. Ou voir le beau documentaire de Charlotte Zwerin sur Monk, Straight no Chaser.

Pour terminer ce top 10 de l'année, il faudrait parler des séries géniales découvertes cette année, comme In Treatment et Mad Men. Un jour, on les trouvera à la Cinémathèque.

(Ce post est dédié à Fernet Branca du blog La Cadillac, les jolies filles et le chocolat. Tout ça c'est du jeu aussi, c'est agréable.)

Martin Page

jeudi 15 janvier 2009

top ciné 2008

1 Two Lovers de James Gray
Vaut-il mieux que les cinq suivants ? Il fallait bien choisir, et je regrette déjà. Infiniment plus ambigu qu'il n'y paraît, Two Lovers est un faux film mineur, une oeuvre drôle et bouleversante.
2 Un Conte de Noël d'Arnaud Desplechin
Le digne successeur de Rois et Reines. Pour son récit foisonnant, sa mise en scène ample et fluide, son comique absurde.
3 Wonderful Town de Aditya Assarat
J'ai déjà dit, dans une précédente note, tout le bien que je pensais de ce film...
4 Valse avec Bachir d'Ari Folman
L'audacieux "documentaire d'animation" boudé à Cannes est une splendeur visuelle, doublée d'un travail passionnant sur l'histoire et la mémoire.
5 No Country For Old Men de Joel et Ethan Coen.
Fargo sudiste, No Country For Old Men perd en sarcasme ce qu'il gagne en suspense. La mise en scène est limpide, le récit implacable et les acteurs, exceptionnels.
6 Cloverfield de Matt Reeves
Blockbuster efficace doublé d'une improbable love story, Cloverfield interroge l'Amérique de l'après-11 septembre avec une naïveté convaincante.
7 Be Kind, Rewind de Michel Gondry
Sous des airs légers et brouillons, Be Kind, Rewind travaille l'idée de mémoire et célèbre la communauté. Quelque part entre Eternal Sunshine... et Dave Chapelle's Bloc Party.
8 Quatre Nuits avec Anna de Jerzy Skolimovski
Le retour, après dix-sept ans d'absence, de Jerzy Skolimowski. Moralité : l'amour ne laisse qu'un trou dans le décor... D'une noirceur à peine croyable.
9 Tokyo Sonata de Kyoshi Kurosawa
Kyoshi Kurosawa ne renonce qu'en apparence à filmer des fantômes ; probablement son plus beau film depuis Kaïro.
10 Le Silence de Lorna de Luc et Jean-Pierre Dardenne
Un Dardenne de très haute volée, rythmé comme un polar, politique dans le meilleur sens du terme.

11 Les Sept Jours de Ronit et Shlomo Elkabetz
12 Rumba de Dominique Abel, Fiona Gordon et Bruno Romy
13 Step Brothers d'Adam McKay
14 En Construction de Jose Luis Guerin
15 The Dark Knight de Christopher Nolan
16 Speed Racer de Larry et Andy Wachowski
17 La Soledad de Jaime Rosales
18 De la guerre de Bertrand Bonnello
19
My Magic d'Eric Khoo
20 La Vie Moderne de Raymond Depardon

21 Les Plages d'Agnès d'Agnès Varda 22
Diary Of The Dead de George A. Romero 23 Wall-E de Andrew Stanton 24 Appaloosa d'Ed Harris 25 Interior Design de Michel Gondry 26 Pinneaple Express de David Gordon Green 27 Lake Tahoe de Fernando Eimbcke 28 Entre les Murs de Laurent Cantet 29 Capitaine Achab de Philippe Ramos 30 Bons baisers de Bruges de Martin McDonagh 31 Sweeney Todd de Tim Burton 32 Forgetting Sarah Marshall de Nick Stoller 33 It's a Free World de Ken Loach 34 Peurs du Noir de Blutch, Charles Burns, etc. 35 Louise Michel de Gustave Kervern et Benoît Délépine 36 Gomorra de Matteo Garrone 37 Tropic Thunder de Ben Stiller 38 There Will Be Blood de Paul Thomas Anderson 39 Phénomènes de M. Night Shyamalan 40 A Bord du Darjeeling Limited de Wes Anderson 41 L'Heure d'Eté d'Olivier Assayas 42 Hellboy 2 de Guillermo del Toro 43 Septième Ciel d'Andreas Dresing 44 Burn After Reading de Joel et Ethan Coen 45 Seuls Two d'Eric et Ramzy 46 Merde de Leos Carax 47 Hunger de Steve McQueen 48 Afterschool d'Antonio Campos 49 La Belle Personne de Christophe Honoré 50 Vicky Cristina Barcelona de Woody Allen.

Je promets de les voir prochainement, d'une façon ou d'une autre : Dans La Vie, Julia, Le Premier Venu, L'Echange, Ploy, Let's Get Lost, L'Eté Indien, Versailles, Back Soon, Woman On The Beach, Dans La Ville De Sylvia, L'Homme de Londres, La Frontière de l'Aube, The Visitor, Stella, L'Un Contre l'Autre...

Prix de la déception : Doomsday / Babylon A.D.
Prix du beau film sur-estimé : There Will Be Blood.
Prix de l'auteur en petite forme : Woody Allen pour Vicky Cristina Barcelona.
Prix de la merde encensée par le public sensible aux questions sociales : El Bano del Papa.
Prix du film aussi virtuose que stupide : Funny Games.
Prix de la comédie vulgaire, idiote, platement réalisée et régulièrement drôle : You Don't Mess With the Zohan.
Prix du plus beau moment dans un film par ailleurs moyen : le plan-séquence dit "de la plage" dans Come Back To Me.
Prix du film décevant les promesses de son premier quart d'heure : Indiana Jones and The Kingdom of The Crystal Skull.
Prix de la reprise : De l'Influence des Rayons Gamma sur le Comportement des Marguerites.

jeudi 25 décembre 2008

mister lonely rencontre mister lonely


J'avais téléphoné à quelques amis pour leur proposer de m'accompagner voir le nouveau film d'Harmony Korine. Mais ce nom fait fuir, je ne sais pas pourquoi. Je parlais du film, captant l'intérêt, puis je disais "Au fait, c'est un film d'Harmony Korine", et on me raccrochait au nez (en maugréant en breton ou en picard -les membres de la petite marchande de bombes appartenant tous à une de ces deux cultures).
Je ne connais Korine que comme scénariste de Larry Clark (pas ma tasse de thé), ses films me sont inconnus. Mais le titre, Mister Lonely, et l'amorce, un sosie de Michael Jackson rencontre une sosie de Marilyn Monroe à Paris, m'excitait.
Je suis donc allé seul au Reflet Medicis ce mardi 23 décembre. Je me suis dit que j'allais retrouver d'autres adeptes. J'arrive juste à l'heure pour la séance, j'entre dans la salle. Il n'y a personne. Passé un moment de surprise, j'ai trouvé ça merveilleux d'avoir la salle pour moi seul, et puis c'était adapté au titre du film : j'étais Mister Lonely. Sur l'écran et dans la salle, ça serait la même chose, pas forcément la même chose, mais une même famille. J'y ai vu un signe, le signe que ce film et moi devions nous rencontrer. J'étais amoureux du film avant même qu'il commence. Mon corps électrique était parcouru de frissons.
L'heure de la séance était dépassée depuis cinq minutes. Je m'étonnais d'un tel retard, dans ce cinéma ce n'était pas habituel. Rien lors de cette soirée ne l'était. La magie a continué alors que les lumières étaient encore allumées : une jeune femme est sortie des toilettes et s'est installée deux rangs derrière moi. Nous étions deux. Puis un homme est entré, un couple, un autre couple. Nous étions sept. J'étais heureux, j'avais l'impression de recruter des camarades de conspiration. Ils étaient en retard parce qu'ils avaient déjoué des pièges et des systèmes de surveillance. Nous étions complices, comme dans un film sur l'occupation allemande en France, quand les résistants se retrouvent dans un cinéma, seul lieu de liberté (est-ce dans L'Armée des Ombres ?). Oui, il y avait une ambiance à la Dirty Dozen, à la Wild Bunch. Mon téléphone sonne. C'est Mhamed (je viens d'apprendre qu'il a un poste à Florence pour l'année prochaine). Je lui propose de venir assister à Mister Lonely (sans lui révéler le nom du metteur en scène, heureusement car s'il l'avait su, me dira-t-il plus tard, il ne serait pas venu). J'ai le sentiment d'être un recruteur pour un réseau clandestin. Il est à Palais Royal, il arrive. Il entrera dans la salle dix minutes après le début du film (il a apporté de la nourriture, une blanquette de veau je crois, une demi-baguette et une tranche de Gouda au cumin, il se tient à l'écart le temps de dîner ; il s'asseoit à côté de moi quelques minutes plus tard).
Alors voilà, ce film est une merveille. Il pourrait paraître grotesque (les sosies qui vivent tous dans un château en Écosse ; ces nonnes qui sautent d'un avion sans parachute -scène d'une beauté sidérante-; Werner Herzog en curé, Denis Lavant en Charles Chaplin, Anita Pallenberg en reine d'Angleterre), mais il est magique, tendre et brillant. Sans conteste le meilleur film de l'année (avec Valse avec Bachir et, pour Mhamed, Lola Montes, que je n'ai pas encore vu, je vais faire ça un de ces prochains jours). Un film de freak sur des freaks pour les freaks (and geeks éventuellement) et les misfits.
Hier j'ai reçu les épreuves d'un livre collectif (43 écrivains à l'affiche) que j'édite avec Thomas Reverdy (aux éditions Intervalles) : Collection Irraisonnée de Préfaces à des Livres Fétiches. Je suis heureux et fier, les contributions sont toutes excellentes. Pour finir, une citation de circonstance, extraite de Petites Épiphanies de Caio Fernando Abreu :
"Joyeux, joyeux Noël. Nous le méritons bien."

Putain, oui, nous le méritons.

Martin Page

jeudi 4 décembre 2008

Sans un bruit – cinquième opus de la série « Donjon : Potron-Minet », écrit par Lewis Trondheim et Joan Sfar, dessinée par Christophe Gaultier

Pour ceux qui ne connaissent pas la série de bandes-dessinées initiée par Joan Sfar et Lewis Trondheim, je vous conseille vivement le site : http://www.bibou.org/donjon/murmures.php?page=aparaitre et la lecture des trois premiers "Donjon Zénith", vraiment très drôles et des Potron-minet + Mon fils le tueur le magnifique opus dessiné par Blutch... pour commencer !

Il y a un peu de Vingt ans après dans le début du cinquième volume de la série « Donjon – Potron-Minet », Sans un bruit. Le comte Arakou de Cavallère, père du héro, Hyacinthe de Cavallère a.k.a La chemise de la nuit, étranger en son propre château et dans l’époque initiée par son fils, part à la recherche de ses anciens camarades de guerre. Prêts à reprendre les armes ? Non, plutôt à ouvrir une coopérative de vieux soldats ou cultiver une vigne…
Les lecteurs de « Donjon » le savent, le très grand nombre de collaborateurs à la série assure la création d’un monde (un Donjon, trois époques – Zénith, Potron-minet, Crépuscule – et deux séries parallèles sur des personnages ou actions secondaires – Parade et Monsters) mouvant et protéiforme. Les recoupements constants entre les histoires, souvent drôles, quelquefois tragiques, sont assez jouissifs, de même que la confrontation des styles de dessins de différents dessinateurs sur un même personnage/lieu enrichit le monde ainsi créé. Tout cela tient bien entendu à la grande qualité des scénaristes, le duo éprouvé Trondheim/Sfar (accessoirement, ils jouent tous les deux du ukulélé) et des dessinateurs. On retrouve les stars de la bd française - Larcenet, Blutch, Menu, Blain, Stanislas et des auteurs plus confidentiels Yoann, Killofer... Loin d’imposer un trait à l’ensemble de la série, Trondheim/Sfar collaborent avec des dessinateurs dont l’univers est loin de celui de « Donjon », leur laissant toute liberté de plier ce monde d’heroic fantasy à leur style de dessin, souvent fort et reconnaissable (bonne représentation des dessinateurs qui publient(aient) à « L’Association » et qu’on n’attend pas forcément dans ce type de série). D’où un renouvellement certain du genre et un retour aux sources de l’aventure, avec références littéraires et philosophiques. Bref, on est plus près de Dumas, Cervantès ou Tolkien que de Lanfeust.


La chemise de la nuit par, de gauche à droite, par Blutch, Blain, Yoann, Nine et Gaultier



Et puis, c’est toujours intéressant, la répétition d’un motif et d’un système permet d’apprendre pas mal de chose sur les particularités ainsi mises à jour des différents auteurs et dessinateurs. Le concept de la série induit de facto beaucoup de MetaBD. Le duo de scénaristes, seule chose qui ne se modifie pas, est ainsi à la merci de l’inspiration, du découpage et des choix narratifs des dessinateurs et, même avec deux personnalités aussi fortes que Trondheim/Sfar, il n’est pas difficile de voir chaque dessinateur se saisir de l’histoire. A cet égard, « Donjon » est aussi un formidable vivier de découvertes de talents (et aussi le vecteur de quelques déceptions pour certains dessinateurs appréciés dans d’autres domaines). La série est en elle-même porteuse de succès, les créateurs assez reconnus pour laisser leur chance à des dessinateurs plus à la marge.
Ce n’est pas tout à fait le même processus de création, ni bien sûr le même support, mais «Donjon » est ce qui me semble se rapprocher le plus des séries américaines récentes, avec pléthores de scénaristes et de réalisateurs. Un vrai travail de création collectif dans un pays qui en montre peu d’exemples.
Mais la série a aussi ses limites, inhérentes au concept : qualités des albums inégales, mariages ratés et multiplications des albums « one shot » au dépend des séries principales, qui sont la clé de voûte du « Donjon », et qui ne tiennent pas toujours ce rôle (baisse de régime dans les derniers albums de la série Zénith, dont les personnages et l’unité temporelle ont été très exploités dans les séries parallèles).
De ces trois séries principales, réservées dans un premier temps aux maîtres d’œuvre puis reprises après quatre ou cinq épisode par d’autres dessinateurs - Boulet et Kerascoët - la période Potron-minet est certainement celle qui a le mieux joué son rôle. Dessinée par Christophe Blain, le créateur du blockbuster Isaac le Pirate, les quatre premiers albums posent les bases d’une histoire forte, celle de la construction du Donjon par Hyacinthe de Cavallère, jeune comte provincial naïf et chevaleresque qui découvre le monde dans la grande ville Antipolis sous la protection de son oncle, homme d’affaire qui causera la perte de la ville (l’homme a un projet fou : un métro pour désengorger les rues !). Face aux perversions et aux désenchantements d’Antipolis, Hyacinthe devient La chemise de la nuit, un justicier à l’ancienne mode. Récit initiatique donc, qui voit triompher le désespoir et le cynisme sur la galanterie et le panache.
L’époque moderne, quoi.

La réussite des ces quatre albums tient à l’alliance de la cruauté bonne enfant de Trondheim (qui a fait des émules dans tout « Donjon »), la portée philosophique de Sfar et surtout, ce qui manque à beaucoup d’albums de la série, le talent parfait de Blain à raconter une histoire. Pas une anecdote, une historiette, ou une blague développée mais une histoire équilibrée, avec des enjeux forts, des personnages parfaitement sentis et, ce qui fait le sel de Potron-minet, le spleen. Nostalgie d’un monde disparu, d’une jeunesse qui s’enfuit, d’un amour sacrifié... Potron-minet, pour narrer la création du Donjon, c’est noir et triste.
Difficile, dans ses conditions, pour Christophe Gaultier de succéder à Blain pour le cinquième opus de P-M « Sans un bruit ». D’abord, parce qu’on en veut un peu à Blain de laisser tomber cette histoire qu’il a si bien portée. Et puis aussi, pour l’album lui-même, décevant. Pas par le dessin, qui est peut-être ce que je préfère : personnel, fluide, stylé. Mais pour la construction du récit.
Le signe infaillible d’un film/livre raté, c’est de ne pouvoir en trouver le sujet. Chez Blain, pas de problème, le sujet est dans le titre (l’esprit de synthèse acéré de Blain, toujours). Dans Sans un bruit, le récit commence et narre abondamment les pérégrinations du père de Hyacinthe et d’Alexandra, pas franchement passionnantes, avec des rebondissements un peu compassés (et l'ancien ami qui se révèle être un traître, et le jeu père-fille vaguement incestueux). Il faut attendre la page 43 (sur un album qui en fait 48 !) pour voir apparaître La chemise de la nuit et comprendre où veut en venir l’histoire (la vengeance de La chemise de la nuit, son adoption définitive des méthodes de combat modernes contre les méthodes chevaleresques, soit l’assassinat dans le sommeil vs. le duel). Certaines situations sont porteuses de sens, et par là dramatiques (l’intervention de Jean-Michel dans le meurtre d’Arakou, particulièrement glaçante ; les méthodes pour prendre le pouvoir sur la reconstruction de la ville) mais elles sont évacuées en 2/2 au profit de certains personnages vraiment ratés - l’ami fou d’Arakou, Miguel - qui sont censés garantir une tonalité comique ( ?) mais qui se révèlent plutôt embarrassants.
D’où cette impression constante de déséquilibre de l’action, que l’on retrouve dans le dessin avec de très petites cases au début de l’album contenant des dessins très denses (assez désagréable à lire) et des cases élargies avec une action tronquée en fin d’album (frustrant mais déjà plus intéressant). Un récit mal construit donc, avec des choses intéressantes, mais de mauvais choix dans le développement. Ce défaut de timing gâche pas ailleurs une des particularités de l’album, le trash du dessin et des situations, qui pourrait être une marque de fabrique, un supplément, du nouveau dessinateur dans les prochains albums. RV pour le prochain, donc…

Un dernier commentaire sur une actualité « Donjon » : le dernier «Monsters », Le grimoire de l’inventeur, dessiné par Nicolas Kéramidas (que je ne connaissais pas du tout) est à conseiller. Le dessin peut rebuter (très rond, très Walt Disney), mais l’histoire est vraiment bien foutue et originale.
Une toute dernière chose : à quand un épisode dessiné par david B. ????? Allez, quoi…

dimanche 30 novembre 2008

dimanche soir (I've got a feeling I don't want to know )

"Tea — unless one is drinking it in the Russian style — should be drunk without sugar. I know very well that I am in a minority here. But still, how can you call yourself a true tealover if you destroy the flavour of your tea by putting sugar in it? It would be equally reasonable to put in pepper or salt. Tea is meant to be bitter, just as beer is meant to be bitter. If you sweeten it, you are no longer tasting the tea, you are merely tasting the sugar; you could make a very similar drink by dissolving sugar in plain hot water."
George Orwell
Tu as raison George, nous sommes en minorité.
Je lis Vie Secrète de Pascal Quignard, et ça me plaît beaucoup, même si je ne suis pas certain de toujours le suivre. En tout cas, c'est un livre riche, inspirant, magique. Je picore.
Dans ce livre nécessaire (collection d'articles, d'entretiens, courts essais) Entre mythe et politique, Jean-Pierre Vernant écrit : "On avance avec le temps, mieux vaudrait dire : on est déplacé, non d'un bloc mais par morceaux pour se retrouver au terme là où on croyait devoir aller, ailleurs dans son chez-soi, autre dans sa façon de demeurer le même."
Voilà, nous sommes dimanche soir, je viens de manger un toast trop grillé (mais ce goût me rassure je ne sais pas pourquoi, il me connecte à une époque, à des gens, du passé).

martin page

mercredi 26 novembre 2008

two lovers : amour, maladie et classes sociales


Je suis allé voir Two Lovers hier soir avec les garçons (l'équipe de la petite marchande de bombes) et toxicavengeresse. Deux camps à la sortie (enfin trois, puisque la question step brothers est revenue). Celui de ceux qui trouvaient la fin triste et celui de ceux qui la trouvaient, non pas joyeuse, mais tournée du côté de la vie. Je ne suis pas doué pour analyser les choses sur le long cours, voilà quelques mots un peu désordonnés (je suis désolé, mon travail me lance des miaous déchirants) sur ce film (qui a des ressemblances avec step brothers), une grande oeuvre sur la maladie et l'amour. L'histoire. Joaquin Phoenix est maniaco-dépressif, il a été fiancé à une femme qui, dit-il, l'a quitté car ils étaient tous les deux porteurs d'un gêne rare les empêchant d'avoir des enfants. C'était son grand amour, il ne s'en est jamais remis, il garde sa photo près de son lit. Puis vient Sandra, fille du quartier, brune et sage, prévenante et amoureuse. Il est attiré, il l'aime bien, une complicité naît entre eux. une histoire aurait pu commencer. Mais Gwyneth Paltrow arrive. La fille n'a aucun intérêt véritable, mais elle est malade (elle fait une allusion à un problème psy), elle est malheureuse, elle prend de l'ecstasy (on apprendra qu'elle a un problème de drogue plus ancien), son père lui hurle dessus. Elle a des qualités secondaires aussi, elle est blonde, elle montre un de ses beaux seins et elle vient d'un milieu très privilégié, c'est une princesse, déchue, mais elle reste une princesse pour un gamin de Brooklyn. Joaquin tombe amoureux, et il a raison, car ainsi, s'occupant de sa malade aimée, il n'est plus malade, c'est lui qui soigne, alors tout va bien, pour un temps, il est adulte quand il prend soin d'elle, il n'est plus ce gamin qui vit chez ses parents, il est un homme. Sandra la brune qu'a-t-elle à lui offrir ? Pas grand chose, elle est saine, en bonne santé, la pauvre, et pire que tout elle sait qu'il est malade, elle dit qu'elle s'occupera de lui. Cela le fait fuir, il ne veut pas de cette amour maternel, il a déjà une mère. Il sort avec Gwynteth, il est auprès d'elle à l'hôpital, il est là, fort, responsable. Quand Gwyneth quitte son amant marié, ils sont décidés à partir à San Francisco et son Golden Gate Bridge archétype lieu du suicide, c'est à dire qu'ils vont vers la mort, tous les deux trop fucked up, c'est évident ça finira comme ça. Mais non, heureusement, le mari idiot divorce et récupère l'idiote Gwyneth (ils viennent du même milieu et puis il a l'âge de son père, alors c'est parfait, l'endogamie est préservée, voilà de la tragédie, voilà ce que pense Gray du libre arbitre). Joaquin pourrait se tuer. Cela serait logique, tout est fait pour l'amener vers cet océan dans lequel il s'est laissé tomber au début du film, ça serait une fin triste classique. Mais il réfléchit ; peut-être qu'il a enfin compris quelque chose sur Gwynteh, il a compris qu'elle n'était rien, qu'elle n'existait que par sa maladie, ça les rapprochait c'est sûr, mais c'était factice ; il n'en a pas besoin, il a sa maladie bien à lui, il ne pourra jamais l'effacer. Mais cette histoire avec Gwynteth n'a pas été vaine : pendant un moment il a été adulte, il a vu qu'il pouvait être là pour quelqu'un, être utile. Et puis il a enfin jeté la photo de son grand amour passé. Cette histoire l'a transformé en homme, il n'est plus l'enfant de quarante ans qui vit chez ses parents (voir step brothers). Il fait un choix, parce qu'il est malade, mais cela n'empêche pas de faire des choix, au contraire. Et il va vers l'amour ; il reprend l'histoire interrompue. Peut-être qu'il ne l'aime pas cette Sandra, mais ça viendra, et ça ne sera pas moins fort que l'amour spontané et égoïste pour Gwyneth Paltrow, ce mirage ; ça sera un amour adulte, c'est effrayant et merveilleux, il y aura peut-être plus de tendresse que de passion, ça sera compliqué mais plein de douceur, il y va. C'est une fin antiromantique, belle, réelle ; bien sûr, c'est de la tragédie, nous ne sommes pas tout à fait libres, mais nous avons une marge de manoeuvre, assez large pour des sourires et des baisers ; Joaquin Phoenix n'est plus un enfant, mais un adulte qui a besoin de soins, d'une famille, de stabilité, il a besoin de donner de l'amour et d'en recevoir. Une vie qui ressemblerait à celle de la famille qui a échappé aux nazis (après bien des épreuves personnelles) à la fin de The Sound of Music, de Wise, le film préféré de Sandra, et trouve refuge en Suisse, dans une Europe en guerre. Joaquin Phoenix répond à Sandra, gênée de citer ce film à la réputation mièvre, que c'est un film sousestimé. La clef du film est dans cette phrase. L'amour qui va les unir est sousestimé, tant pis pour ceux qui l'ignorent, ils vont le vivre, ils en savent la beauté.
(Comme le titre rappelle two sisters des Kinks, voilà une bonne occasion d'écouter cette chanson.)


martin page

jeudi 20 novembre 2008

step brothers, drôle et sentimental


J'avais envie de rire, et pour cela il me fallait un prétexte, un film qui se présentait comme drôle pour amorcer la chose. Peu m'importait qu'il le fut réellement. J'étais décidé à simuler. Je voulais me trouver dans une salle où mon rire serait possible. Il n'aurait pas eu de sens, mais sa sonorité m'aurait rappelé de vrais rires passés et sincères. Je me préparais à un film banal et gras, je préparais mon rire tonitruant à des gags sans imagination ; mon rire serait forcé et violent, il me donnerait le hoquet et mal à la gorge. Et puis, non. J'ai été pris au dépourvu. step brothers est un film drôle, distingué et incroyablement émouvant ; le jeu des acteurs est subtil, les situations originales, il y a mille trouvailles qui le rendent supérieur à tous les autres films de l'écurie Apatow (et le place en haut du podium des comédies de ces dernières années). Et, chose rare, c'est une comédie qui ne connaît pas de faiblesse à mesure qu'elle avance. Elle tient bon. Surtout ce film est constamment sur la ligne entre rire et émotion ; c'est très fin, on est à deux doigts d'éclater en sanglots, mais non, juste à temps, un détail, le jeu des acteurs nous emporte du côté de l'humour. Voilà un film sentimental, profond, humain. Non seulement step brothers est d'une grande intelligence comique, mais ce qu'il dit de la famille, de l'amour, de ce drôle de truc de devenir adulte, de renoncer à nos jeux ou pas, le rapproche de films comme Ordinary People (Robert Redford) et de L'influence des rayons gammas sur le comportement des marguerites (Paul Newman). Et puis, je me suis rarement autant marré.
Ce matin je dois écrire un texte pour Le Monde à l'occasion du salon du livre jeunesse de Montreuil. On me demande de parler du premier livre qui m'a fait peur et pourquoi. J'ai tout de suite pensé au Grand Livre Vert, de Robert Graves et illustré par Maurice Sendak. Mon thé est infusé, j'y vais.
(note : la version sortie en salles en France est censurée, plusieurs scènes sont coupées du film original ; voilà qui pourrait justifier le piratage, dommage).

martin page

mercredi 19 novembre 2008

La vie moderne

A la faveur d’une année cinéma plus remplie et plus surprenante que d’ordinaire, des liens se nouent entre deux œuvres en apparence très différentes mais qui, par delà leurs différences, tendent à se rejoindre. The Wire, saison 2, est une série américaine créée par David Simon et produite par HBO, datant de 2003, soit la grande époque des séries américaines.
Dernier maquis est un film français de Rabah Ameur-Zaimeche, sorti le mois dernier.
Entre les deux, aucun rapport en ce qui concerne la structure du récit, le mode de production ou la direction d’acteurs : là où la série, argentée, travaille sur la base d’un script solidement charpenté avec l’aide d’acteurs très pros, le film se lance sur une trame ténue, sans budget, interprétée par des acteurs non-professionnels, dont le cinéaste lui même.
Et pourtant.
Les deux œuvres investissent dans le fond un même territoire, celui de la représentation réaliste des communautés immigrées de travailleurs pauvres, qui constituent l’essentiel du monde ouvrier et occidental d’aujourd’hui. Les Polonais à Baltimore, sur les docks, les Africains et Maghrebins dans la banlieue parisienne, accomplissent leurs gestes quotidiens, techniques, précis et parfois dangereux, dans un même décor écrasant de palettes rouges ou de containers multicolores.

Les enjeux, pour ces personnages, ne sont pas les mêmes : dans The Wire, il s’agit de faire survivre le syndicat, force unitaire d’une communauté soudée, et que l’un des personnages considère obsolète : en effet, pour renflouer les caisses, il faut parfois faire taire son éthique de travailleur honnête, et se rapprocher d’autres formes de syndicats, plus dangereux car illégaux.
Dans Dernier maquis, l’action du patron, à priori généreuse (construire une mosquée pour ses ouvriers), se révèle plus ambiguë, un moyen de contrôle sur ses troupes, qui se divisent alors en deux camps : les Noirs fidèles au boss, et les Arabes dissidents, rebelles par rapport au choix de l’imam et aux licenciements abusifs.
Dans les deux œuvres, il s’agit de dessiner le territoire symbolique de la rencontre des communautés dans une société occidentale multiculturelle, ces communautés ayant en commun de vouloir se battre pour conquérir une place et des droits (Franck Sobotka, tout en frayant avec la mafia grecque, n’attend qu’une chose, du travail pour ses hommes et une reconnaissance de ce travail ; de même pour les personnages de Dernier Maquis, où l’indépendance et la reconnaissance ne passent plus par le syndicat mais par le libre choix de l’imam qui va les guider). Deux récits bruts, ancrés dans le réel le plus terre à terre, celui des doigts gelés, des machines et de la précarité du travail, qui ont comme même objectif la création d’une esthétique poétique (Dernier maquis, dont les Cahiers du cinéma relèvent avec justesse la musicalité), voire militante (The Wire est une excellente analyse des dysfonctionnements de la société américaine), à partir d’un même matériau documentaire : les souffrances et difficultés de la classe ouvrière occidentale, et des hommes qui la composent.
Sadoldpunk

mardi 18 novembre 2008

kitano et rhume : un parcours

Je me prépare à voir Takeshis'. L'idée m'est venue en écoutant un disque de la musique de Joe Hisaishi ; l'idée d'écouter ce disque m'est venue je ne sais par quel chemin, peut-être de l'automne, peut-être parce que je suis enrhumé, et j'ai mangé des clémentines, des oranges, un kiwi, de l'acerola, bu de la tisane de thym et une décoction de gingembre. Oui je crois que tous ces éléments m'ont précipité vers Joe Hisaishi et donc vers Kitano (mais ça aurait pu être Miyazaki), et aussi, la nuit qui n'est pas tout à fait nuit sur la Seine près de Saint-Michel (où se trouve l'atelier collectif qui abrite mon bureau) grâce aux lampadaires. Et puis, mon père est malade, une amie très chère aussi (elle va de mieux en mieux) et une autre amie a eu un accident de voiture samedi très impressionnant (elle va bien). Voilà l'eau que je suis aujourd'hui, dans laquelle infuse tous ces brins de thé différents.
Je sais que je vais aimer Takeshis'. L'amour, comme la joie, est avant tout une décision. Je sais que les critiques n'étaient pas très enthousiastes, mais les critiques sont de petites machines idiotes et friables. On ne laisse pas tomber un artiste que l'on aime. Je suis là.


martin page

portraits de femmes

Je viens de commencer Portraits de femmes de Pietro Citati. Déçu par le texte sur Lou Andrea-Salomé. Un jour, j'aimerais lire quelque chose sur elle qui ne soit pas un prétexte pour parler de Nietzche ou de Rilke. Heureusement le portrait de Jane Austen est une merveilleuse compensation.

martin page

mardi 11 novembre 2008

Un armistice qui fait date

J'ai écrit ce texte pour le 90ème anniversaire de l'armistice de la première guerre mondiale.

J'ai écrit ce texte dans le souvenir des commémorations de mon enfance dans ce petit village qui se souvientcomme tant d'autres du

11 novembre 1918.


Le samedi 1er août 1914, à 4 heures de l'après-midi, tous les clochers de France font entendre un sinistre tocsin à une heure où l’on ne s’apprête pas à se rendre à la messe. Les hommes sont aux champs lorsqu’on leur annonce la mobilisation générale. Malgré la stupéfaction les français n’ont pas cherché à comprendre, on leur avait appris que « les Boches » étaient des barbares qui s’apprêtaient à venir égorger leurs fils et leurs compagnes, à ravager leur terres.


Selon l’historien Jean-Jacques BECKER* tous ne montèrent pas la fleur au fusil au combat, c’est bien souvent la résignation qui a accompagné l’entrée des français dans la guerre.

Dans le monde rural on se demande déjà qui s’occupera de la terre. On se rassure en se persuadant qu’en peu de temps ce sera une affaire réglée, que l’on reviendra pour les moissons.

Ce furent les femmes qui firent les moissons cette année là. Et les quatre suivantes aussi. Beaucoup d’hommes ne les firent plus jamais.


Parce qu’ils étaient les plus nombreux, parce qu’ils n’avaient peut être pas eu la même éducation à la communale que les citadins, les ruraux, ce que l’on moquait comme des « paysans », furent envoyés en première ligne. Ils étaient la fierté redoutée de la République. Ils n’étaient plus que le symbole de 1789 mais ils devaient se battre pour la République, parce qu’ils étaient cette République radicale, rurale, parfois crainte, souvent considérée trop conservatrice.


Eux qui avaient travaillé la terre avec le fer, ils ont succombé dans les bonnes terres de la Somme, de l’Artois, de la Champagne, des morceaux de métal dans le corps, dans des villages rasés qui auraient pu être le leur, où le clocher symbole de leur « patrie » était devenu une crainte, où un tireur pouvait mettre fin à leur vie. Cette terre grasse et nourricière devenait leur tombeau. La terre que l’on avait parfois du mal à labourer, pour laquelle on s’échinait et qui portait en elle la peine du labeur et de la tradition séculaire était retournée en un instant par la modernité qui portait des noms de femme. Bertha devenait synonyme de cauchemar pour ceux qui étaient depuis trop longtemps éloignés de leurs femmes et de leur famille.



Si la guerre a épargné le clocher de M***, les fusils n’étaient jamais loin. Le soldat de 2e classe Louis Casset, ce parisien natif du XIe arrondissement affecté au 88e régiment d’Artillerie, découvre le village lorsqu’il y cantonne dans ces journées juin et juillet 1918 rapportées dans son journal. M*** fut une base arrière de ces combats qui avaient lieu à quelques kilomètres. Ceux de M*** qui laissèrent leur vie pour la patrie auraient pu être près de chez eux quand ils ont disparu. Leur nom sur le monument aux morts, au centre du village, indique qu’ils sont toujours chez eux à M***.


Les moissons étaient terminées le 11 novembre 1918 à 11h quand retentirent plus de quatre ans plus tard les tocsins des églises de France. Quand se fait entendre le clairon de l’armistice, la France compte 1 393 000 morts, près de trois millions de blessés dont 74 000 mutilés.

La première guerre mondiale eut un rôle fondamental pour l’évolution du monde rural, car beaucoup de ses habitants ont du quitter les campagnes, ils ne pouvaient plus travailler la terre, à quoi bon rester devant une terre qui végète.


Le 11 novembre 1918 reste une date importante pour le monde rural, pour qu’il se souvienne que certains sont revenus, pour commémorer les disparus, pour faire vivre à nouveau la terre.


Berlin Belleville


* BECKER (Jean-Jacques), 1914, comment les Français sont entrés dans la guerre, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1977.



dimanche 21 septembre 2008

Get Well Soon

Depuis combien de temps n'avais-je pas écouté tout un album, d'une traite ? L'americana allemande de Get Well Soon, aux titres fleurant bon ceux de l'ami Sufjan Stevens ("Christmas in adventure parks"), serait sans doute - si je devais décerner de telles récompenses - "la bande-son de mon début d'automne".
Autour d'une guitare souvent essentielle, drapé, mais pas noyé, dans des cordes précises, jamais précieuses, "Rest Your Head You Will Get Well Soon" révèle à chaque nouvelle écoute une foule de détails, d'arrangements raffinés.
Piano, banjo, orgue ou accordéon, cuivres déglingués sur le sublime "You / Aurora / You / Seaside", sample qui, sans doute, n'aurait pas dépareillé sur un mix de The Avalanches ("Witches ! Witches ! Rest Now In The Fire"), petites touches d'électro, vocoder ("Tick Tack ! Goes My Automatic Heart")... Lorsque l'on tresse des mélodies de ce niveau, je suppose que l'on peut se permettre à peu près tout, et le gâchis devient une performance, à laquelle Get Well Soon (qui donne l'impression d'avoir dévalisé la boutique d'instruments de musique) ne s'abaisse heureusement pas. Pour humilier un peu plus la concurrence, se frotte avec succès à la reprise du "Born Slippy" d'Underworld comme, quelques années plus tôt, Eels à celle du "Get Ur Freak On" de Missy Elliott, et pour un constat identique : une grande chanson est une grande chanson, il n'y a que les idiots pour s'arrêter au genre.

Entre une ballade old-fashioned ("Lost In The Moutains (Of The Heart)") et une étrange pop-song aux choeurs suraigus ("If This Hat Is Missing I Have Gone Hunting"), quelque part du côté de Beirut - plutôt, quelque part au-delà -, Get Well Soon s'engage sur les traces encore apparentes de Grandaddy.

"Rest Your Head You Will Get Well Soon", album exclusivement composé de sommets, où l'on a toujours l'impression d'entendre la meilleure chanson, est un cauchemar pour mon Ipod déjà plein, doté d'une mémoire de 1,89Ga, sur lequel j'ai pris l'habitude de charger des albums incomplets.
Où sont les creux, les chansons "juste belles" ? Je voudrais rassurer les musiciens doués qui s'acharnent, vingt ans durant, pour pondre une dizaine de chansons de ce niveau, mais je parierais bien que ses fonds de tiroir valent leur pesant d'or.

Balthazar Castiglione.

dimanche 15 juin 2008

Penser l’Europe (aux lendemains du référendum irlandais, mais ce n’est qu’un détail…)

Edgar Morin dans son ouvrage Penser l’Europe déclarait en 1987 : «longtemps je fus anti-européen. »

Il justifie de fait l’idée que l’on puisse être (ou avoir été) anti-européiste et que même les plus farouches opposants finissent par se rallier à 'l'Europe'. Cette phrase d’introduction illustre plus son idée du dialogisme[1] qu'elle ne l'est dans la phrase suivante : « ce qui est important dans la culture européenne ce ne sont pas seulement les idées maîtresses (christianisme, humanisme, raison, science) ce sont ces idées et leur contraire. » Pour E. Morin la force de l’Europe (sous entendue la force de la construction européenne qui bien que distincte la rejoint ici) réside dans le fait qu’il existe un débat. C’est en quelque sorte un moyen de justifier comme un acte européiste le fait de dire non à l’européisme tel qu’il se présente.

On m’a demandé récemment - et très officiellement - si pour moi l’européisme était une idéologie. La réponse attendue était consensuelle, j’ai donc émis des réserves en indiquant qu’à son apogée, dans les années 1920, l’européisme était épars et empruntait à toutes les formes d’idéologies : le libéralisme (économique et politique), le libre-échangisme, le socialisme, le pacifisme voire le nationalisme et le nazisme dans les années 1930. Mais je crois en fait que l’européisme est bel et bien une idéologie, qui comme toutes les idéologies réussit à faire croire qu’elle n’en est pas une.

Certes une idéologie a besoin de militants. Le paradoxe établit par l’historien Robert Frank qui voudrait qu’à partir de la construction concrète de l’Europe, de La Haye en 1948 et du traité de Rome en 1957 jusqu’à Maastricht en 1992 et au TCE en 2005, les ferveurs européennes et la conscience de la nécessité de faire l’Europe se sont estompées au contact des réalités. Il n’y a en effet plus, ou très peu, de militants européens dans les années 1960-70. Donc pourrait-ce être une idéologie sans militants ? Le capitalisme est une idéologie qui n’a pas besoin de militants, juste des rouages.

Les rouages existaient depuis le traité de Rome de 1957 et les opposants n’avaient plus qu’à plier comme l’ont fait Margaret Thatcher et François Mitterrand à partir de leurs positions respectives au Conseil européen de Fontainebleau en 1984, l’idéologie se dévoile par le consensus. Dès lors peut on penser l’Europe dans ce cadre précis ? Milan Kundera disait en 1983 dans un article publié dans Le Débat : « l’Europe n’a pas remarqué la disparition de son grand foyer culturel puisque l’Europe ne ressent plus son unité comme une unité culturelle. »

Le foyer culturel est pourtant une des caractéristiques d’une civilisation. Pour Fernand Braudel[2] elle se définit à travers des espaces, des sociétés, des économies, des mentalités collectives. Mais si ces éléments sont nécessaires pour la constitution de civilisations ils ne sont pas suffisants. Les civilisations doivent en plus être des continuités. Pour comprendre et définir une civilisation il faut définir et comprendre l’histoire de ces continuités. La culture européenne basée sur sa civilisation n’existe pas par l’Union Européenne car elle n’a pas de continuité, elle est figée.

Selon Robert Frank[3] « Charlemagne et Hugo ont moins compté que Hitler et Staline » ; la civilisation actuelle de l’Europe n’est pas une civilisation, car elle ne repose pas sur une unité réfléchie et des événements ‘positifs’ de l’inconscient collectif mais sur des éléments de réaction à un modèle différent voire antagoniste.

Paul Valéry avait raison lorsqu’il déclarait dans Regards sur le monde actuel « L’Europe n’a pas eu la politique de sa pensée. »


Berlin Belleville


[1] Le principe dialogique unit deux principes ou notions antagonistes

[2] BRAUDEL (Fernand), Grammaire des Civilisations, 1987

[3] FRANK (Robert), Les identités européennes au XXème siècle, 2004

dimanche 1 juin 2008

love, interrupted

Non, dans la vie, il n'y a pas que Cannes. (Dans une prochaine note, bien évidemment, je tenterai de vous convaincre du contraire.) Pendant que Khoo, Desplechin ou Folman arpentaient la Croisette, d'autres films sortaient à Paris. Bref - un jour où le monde était à l'envers, Balthazar s'est levé tôt (après s'être couché très tard), et MP s'est levé tard. C'est donc seul qu'à la séance de 11h10, Balthazar est allé voir Wonderful Town (Aditya Assarat), splendide chronique d'un amour contrarié (voire purement et simplement interrompu), dans le sud de la Thaïlande post-tsunami. Au coeur du film, ce principe jamais appuyé, toujours finement, sensiblement exploité : l'inscription de l'homme dans son milieu, les climats, les sentiments.
L'histoire est connue : tout corps étranger - ici, un architecte venu de Bangkok - risque le rejet d'un milieu où il change la donne, crée de la rupture - même tout en douceur, avec une apparente tranquillité.
Un cadre précis, une narration limpide, un rythme en faux plat, une attention de chaque instant portée à l'environnement et un final saisissant, qu'à l'image de la vague l'on n'avait pas vu venir (de l'instant où Ton, dans la chambre, prend Na dans ses bras, et jusqu'au dernier plan, je prends tout, sans réserve ni condition) emportent le morceau.

Le propos, le scandale, quels sont-ils ? Qu'en amour l'on passe du chantier à la ruine en un clin d'oeil.

PS : en termes d'enthousiasme, d'adhésion aux films, je ne m'explique pas toujours le principe des vases communiquants - dû au fait, sans doute, que je vois ces temps-ci beaucoup de films, et que dans ma tête les uns précisent, bousculent ou chassent les autres -, qui veut aujourd'hui que la vision de ce film me pousse à réévaluer (très) à la baisse celle des Trois Singes (le dernier Nuri Bilge Ceylan, vu à Cannes), qui pour le coup me paraît formaliste, tristement mécanique. Pourquoi celui-ci plus qu'un autre ? Dans l'intervalle, j'aurai pourtant vu une petite dizaine de films... Mystère dans l'esprit du spectateur...

Balthazar Castiglione.

mercredi 23 avril 2008

michael edwards


Chaire d'étude de la création littéraire en langue anglaise au Collège de France, leçon inaugurale faite le jeudi 11 décembre 2003 par Michael Edwards.
C'est un petit livre, 40 pages, publié chez Fayard (texte disponible gratuitement sur le site du Collège de France, comme beaucoup d'autres, c'est une mine). Je vous en donne quelques extraits, qui me plaisent terriblement (même si hors contexte, sans l'image, sans le son, cela manque un peu de rondeur et de velours):

"Lorsque l’acte littéraire présente, selon son principe, une version neuve du réel, j’appelle imagination l’énergie qui associe le nouveau à l’ancien, qui ne s’éloigne pas du réel mais qui l’élargit.
Une imagination juste ne cherche pas (contrairement à la fancy) les plaisirs d’un monde inouï autonome ; elle cherche le réel, le vrai, elle constitue un authentique savoir."

"Dans la création littéraire, on invente toujours dans le seul sens actuel du mot, mais on ne répond à l’aspiration de la littérature que si l’on invente aussi selon le sens caduc du mot qui en préserve l’étymologie : trouver. L’imagination invente dans les deux sens du mot ; par une sorte de fable elle découvre ce qui est."

"Je suis convaincu que nous sommes faits tels que nous ne voulons pas exactement autre chose, mais plutôt que les choses soient autres. Nous ne demandons pas, disons, le purement céleste, mais l’infiniment terrestre."

"Nous apprenons que la réalité contient déjà la possibilité de son propre dépassement. Le réel a ses rêves que le rêve ne connaît point."

"La littérature est une philosophie pratique."

Michael Edwards

Un autre court texte à conseiller :
L'Eloge de Socrate, de Pierre Hadot (chez Allia, six euros, c'est parfait pour découvrir Hadot, une merveille vraiment).

Sinon il est regrettable que l'on continue à garder les titres français ridicules des livres de Chandler chez Gallimard : The long good-bye (sur la couverture, en sous-titre il reste cet horrible "Sur un air de navaja"). Et puis, de belles couvertures seraient bienvenues (cette photo de Bogart est incompréhensible, il n'a pas joué dans une adaption du livre, il aurait été plus juste de choisir un portrait d'Elliot Gould, interprète du magnifique film de Robert Altman.)

martin page

vendredi 11 avril 2008

dorothy parker

Ses nouvelles sont traduites en français (par la jolie actrice Hélène Fillières), les Hymnes à la Haine, ses articles et critiques, mais pas ses meilleurs poèmes. En voici un :




Résumé

Razors pain you; Rivers are damp;
Acids stain you; And drugs cause cramp.
Guns aren't lawful; Nooses give;
Gas smells awful. You might as well live.

Dorothy Parker

(Les rasoirs font mal ; les rivières sont humides;
Les acides tachent; et les médicaments donnent des crampes.
Les revolvers ne sont pas légaux ; les noeuds coulants se défont ;
Le gaz sent trop mauvais. Alors autant continuer à vivre.)


Sinon, que dire... God's Pocket de Pete Dexter est formidable, les livres de Marie Nimier aussi et la biographie d'Alan Turing est bien trop longue (pourtant il est mort jeune, ce n'est donc pas de sa faute, je blâme le biographe à la santé trop bonne et à la vie sentimentale si vide qu'il a consacré son temps à écrire ce livre, merveilleux tout de même - c'est une drôle d'activité biographe).

martin page

samedi 2 février 2008

The Boatman's Call

Nick et Polly, pour moi, c'est un peu Justin et Britney.

J'aime leur musique. Je les ai découverts à six mois d'intervalle (avec To Bring You My Love et Murder Ballads, tous deux publiés en 95) et, si Polly me proposait de boire un verre, je ne dirais peut-être pas non.

Sur Henry Lee, ils chantent ensemble (l'histoire d'un amour tragique : une jeune fille assassine l'homme qui l'a dédaignée pour une autre - quelle charmante façon de faire connaissance...).
A l'époque, ensemble, ils ne font pas que ça (chanter) - cf. bref et beau baiser en toute fin de vidéo (qui du coup raconte une toute autre histoire que la chanson...).
Après tout, quoi de plus cohérent ? Ces deux-là devaient se trouver. Lui, le prêcheur, le chrétien tourmenté - l'exégète de la Bible (qui préfacera une édition de l'Evangile selon Saint-Marc), hanté par ses récits, ses créatures ; celui qui met en garde contre le démon... Elle et sa mystique moins savante, plus intuitive sans doute, qui régulièrement en appelle à des instances supérieures - sur tous les tons, à tous propos, PJ prie, supplie, implore... "Don't leave me / I beg you / My darling...", chante-t-elle dans Rid Of Me, dont j'aime - plus encore que l'originale - la version 4 pistes. "Oh help me Jesus / Come through this storm..." dans Down By The Water. "Oh God I miss you..." dans The Piano.
Et c'est sans doute, dans ce qu'elle écrit, ce qui me touche le plus. (Je règlerai, dans une note à venir - et sur un autre blog -, mon rapport toujours plus complexe à la spiritualité.)

(Parenthèse : quelques mois après To Bring You My Love, j'ai découvert Bleed Your Cedar d'Elysian Fields ; j'établis aujourd'hui une sorte de correspondance entre Down By The Water et Lady In The Lake - mais c'est une autre histoire, que je prétendrai vouloir raconter une prochaine fois, et que, bien entendu, j'oublierai complètement.)

On aurait pu envisager que ces deux grands malades (écoutez Henry's Dream et White Chalk l'un à la suite de l'autre - on a défoncé le plafond mélancolique) se seraient mutuellement (et momentanément) apaisés. Ce fut évidemment le contraire.




















Bref. Si je vous dis que les histoires d'amour ont une fin, je crois que je ne vous apprends rien. Et Into My Arms, c'est pour qui ? C'est pour Polly, bien sûr. Ces mots, simples, presque naïfs - étonnant de la part d'un type qui, trois ans plus tôt, signait un album débordant de paroles complexes - lourdement référencées -, d'interprétations théâtrales.
Et pourquoi pas tout un album - et le plus beau de sa carrière, tant qu'on y est -, pour y livrer l'histoire d'un amour - intime, impudique même... "Slip your frigid hands beneath my shirt / This useless old fucker with his twinkling cunt / does'nt care if he gets hurt..." chante-t-il sur Green Eyes. Nick va jusqu'à s'interroger : Are You The One That I've Been Waiting For ?
Les paroles du splendide There Is A Kingdom (où l'amour est un oiseau, un éclat dans les ténèbres - "such is my faith for you, chante-t-il : such is my faith"...) sont une réponse assez convaincante.
Le Loverman ("weak and evil and broken by the world"...) s'est attendri. Il ne gratte plus à la porte ; il est entré et, plutôt que de jouer les bêtes libidineuses, il est bêtement assis à mendier un mot, un regard.

Je ne sais pas si cela constitue une sorte de valeur ajoutée (le fait de savoir que Cave l'a précisément composé pour une personne, et quelle personne), mais The Boatman's Call est aujourd'hui solidement accroché dans le top 30 de mes albums préférés, où il papote probablement avec Jon Spencer et Jennifer Charles. De loin, il fait de grands signes à Polly, qui depuis peu est entrée dans le top 10 (White Chalk, pas très loin derrière Portishead).
Je viendrai chez vous. Je trouverai un prétexte. Pendant que vous irez me chercher un verre d'eau, j'inspecterai l'iPod, la discothèque. J'y chercherai The Boatman's Call.

De son côté, PJ s'interroge. Is this desire ? demande-t-elle en 98. This is love, répond-elle en 2000. Et, nous ne sommes pas plus avancés - car, à l'heure où Cave commet son chef-d'oeuvre (et se débat dans la drogue, la dépression) -, PJ aligne deux albums jolis, sans plus. Il faudra attendre Uh Huh Her - 2004- (et surtout le récent White Chalk) pour la voir retrouver tous ses moyens.

Bref. A l'exception de la sympathique chanson-titre, je rien écouté de No More Shall We Part, l'album suivant de Cave (et des quelques survivants de la formation historique de ses Bad Seeds). Et, des années durant, j'ai littéralement ignoré The Boatman's Call.

Je l'ai redécouvert en 2004, via la vidéo du premier extrait de Nocturama, Bring It On (dont le lien figure en toute fin de cette note). Et, parce que j'avais tant aimé The Boatman's Call, et que j'avais pris son propos très au sérieux - et que pour moi, sa musique aurait d'invariables relents autobiographiques, je l'ai ressentie d'une façon très singulière.
Je crois qu'un type en moi - une victime du storytelling appliqué aux sphères musicales ? - l'a reçue comme une sorte d'écho, de post-scriptum à The Boatman's Call.

Lorsque la fille est partie, et que l'on ne sait plus chanter ce qu'elle était, ni même le vide qu'elle a laissé... qu'est-ce qu'on fait ? On écrit une chanson de plus, un truc comme on en a tant ou trop fait ; une chanson sur l'amour que l'on souhaite voir durer, ou renaitre, ou ne pas disparaitre... On le fait sincèrement, sans doute, mais comment expliquer qu'il semble manquer quelque chose ?

C'est qu'après The Boatman's Call, il y a tant de choses qui ressemblent à du sarcasme.












Puis, on retourne dans ce club un peu vulgaire où l'on n'avait plus mis les pieds depuis un bail ; on commande un verre au comptoir, avant d'embarquer la bouteille. Les clients sont les mêmes qu'avant, mais le patron a embauché de nouvelles filles, pour servir, danser (et allez savoir quoi d'autre).












Et après, quoi ? On regarde danser les slurs avec un gros type mal coiffé...

Bring It On (vidéo réalisée par John Hillcoat - 2004)...


Balthazar Castiglione.

jeudi 31 janvier 2008

Le pays des vieux cinéastes

Alors je sais bien que chez la petite marchande de bombes (quoi ? Ah mais non… mais qui est Daniel Pennac ?) on est pas censé faire de l’autobio mais tant pis, après tout merde je suis pas le vieux punk pour rien. Alors allons-y.

Donc, vers le milieu des années 90, tandis que ma cinéphilie devenait un truc plus ou moins officiel, j’ai découvert le cinéma de Tim Burton et celui des frères Coen. Pour bien faire j’ajouterais celui de Jarmush mais il est hors sujet. Bref. Ed Wood et Fargo, principalement, ont retenu mon attention, et j’ai progressivement remonté leurs filmographies respectives tout en me précipitant dans le cinéma le plus proche dès qu’une de leurs nouveautés pointait son nez.
Mais, assombrissant bientôt cette idylle adolescente, le tournant des années 2000 a vu mes cinéastes cultes commencer à faire n’importe quoi avec une application inquiétante. Disons que Sleepy Hollow et O’Brother, bien que fort sympathiques, annonçaient clairement une baisse des ambitions, sans rien de catastrophique. Mais le brave Tim a ensuite pété un fusible, et vous savez tous de quoi je veux parler. Le plus grave a été la bonne surprise de Big Fish (« Allez Tim tu deviens adulte c’est pas grave ça arrive à tout le monde ») coincée entre deux des pires merdes qu’il m’ait été donné de voir ces dernières années. Quant aux Coen bros, leur déliquescence ressemblait à une chute libre de plus en plus rapide. Dépité, je n’ai même pas osé aller voir leur dernier ratage. Peut être à cause de Tom Hanks. Allez savoir.

Quoi qu’il en soit, le 23 janvier dernier et ainsi que tout le monde le sait, ces références ultimes sortaient chacun leur dernier opus. « Cette fois, me suis-je dit, les gars, c’est votre dernière chance : ou vous nous pondez un chef-d’œuvre, ou je vous boude jusqu’à la fin des temps. » On peut dire que je n’ai pas vraiment été déçu. Une première remarque : ça ne rigole plus chez les néo-cinquantenaires. L’heure est aux règlements de compte sanglants.
No Country For Old Men, la première adaptation des Coen (d’après le roman éponyme de Cormack Mc Carthy), est particulièrement maîtrisé. Les frangins tiennent leur sujet (la propagation du mal, la fatalité de la violence, et la mort) et, se décidant à bosser pour de bon afin d’élargir leur univers, ils ne retiennent de leurs excès anciens que ce qui sert le film : l’humour est ici réduit à une pointe acide qui vient, comme du sel sur une plaie toute fraîche, pimenter l’angoisse. En effet, la notion de suspense, relativement nouvelle pour eux, est extrêmement bien exploitée, et vient éclairer les passages mélancoliques et désenchantés, qui traduisent, eux, parfaitement bien l’esprit de Mc Carthy. Le film est intense, intelligent et sec comme un coup de cravache. Une vraie réussite.

Chez Burton, la violence est aussi au rendez-vous, les décors sont nickel et le propos est sombre à souhait : la vengeance du diabolique barbier n’épargnera personne, pas même lui, et, comme chez les Coen, cette histoire est vouée à mal finir. Pourtant, Sweeney Todd, qu’on ne peut pas qualifier de film raté, m’a laissé indifférent. A cause de la musique, assez indigeste ? Ben non. Juste que ce travail sur son propre cinéma (avec Johnny Depp en réminiscence Edwardienne) a l’air coincé, comme un grand gamin qui jouerait toujours avec les mêmes jouets dans des configurations plus ou moins différentes. Le cinéma de Burton est bloqué depuis longtemps dans un décorum rigide, et sa mise en scène est souvent répetitive (les scènes de meurtres, toutes montées de la même manière).

Ou peut-être simplement que, au final, l’univers des frères Coen, qui est aussi large que les diverses mythologies de l’Amérique, me semble plus proche de moi que les fantasmes de vieille Europe de Burton. Les premiers vont vraisemblablement rester pour longtemps dans mon panthéon personnel. Le second s’en éloigne, doucement.

Sadoldpunk.

mercredi 23 janvier 2008

Le Pétainisme transcendantal (1)

"Je veux en finir avec l'héritage de mai 68 qui a installé l'idée que tout se vaut, détruit l'autorité du maître, abandonné la transmission du savoir et de la culture, fait prévaloir l'égalitarisme et le nivellement par le bas, et dévalorisé les diplômes qui ne valent plus rien quand on abaisse le niveau pour les donner à tout le monde."

Nicolas Sarkozy, Metz, 17/04/07

Alain Badiou est antisémite. Ce sont de prestigieux journaux hexagonaux qui ont dernièrement souligné les dérives de ce philosophe. Le Monde a publié une critique de son dernier livre sous la plume de Jean Birnbaum, puis plus récemment, Libération a ouvert les colonnes de la rubrique Rebonds à deux universitaires Bruno Chaouat et Geoffroy de Lagasnerie. La charge est efficace, deux articles publiés le même jour, cela ne laisse aucune chance au philosophe. Car si Chouat a perçu des relents antisémites chez Badiou, il est, selon Geoffroy de Lagasnerie, le symptôme du retour a gauche de l'admiration des idéologies autoritaires. Qu'il soit antisémite ou autoritaire, haro sur le Badiou. Ces articles prennent le relais de la polémique ouverte par Eric Marty et son ouvrage : "Une querelle avec Alain Badiou" et sa conférence "Alain Badiou et la question du nom juif" lors du colloque sur la sociologie historique de l’antisémitisme culturel.
Noam Chomsky est antisémite ce sont les intellectuels français qui l’on depuis un certain temps souligné. D’abord Pierre Vidal Vaquet puis repris avec une certaine exaltation par Bernard-Henry Levy ou Alain Finkielkraut. Noam Chomsky a écrit une lettre à un ami sur la liberté d’expression, celui-ci bien perfidement a eu l’idée judicieuse de la confier à l’éditeur de Robert Faurisson. La suite est connue. Il est inutile de revenir sur les écrits de Noam Chomsky : il est antisémite.
Pierre Bourdieu est antisémite, on l’a appris en tout cas grâce à Jean-Claude Milner à l’antenne de France Culture à l’occasion de la vivifiante émission d’Alain Finkielkraut (qui il faut le souligner ne savait plus ou se mettre). Dans "Les Héritiers", Pierre Bourdieu s’est penché sur le fonctionnement de la reproduction des inégalités sociales vis-à-vis des études supérieures et de la culture. C’est évident, "Les Héritiers" se sont les juifs. Il est inutile de revenir sur les écrits de Pierre Bourdieu : il est antisémite.
Alain Badiou a écrit "Circonstance 3 : portées du nom juif". Dans cet ouvrage, il refuse l’idée d’un nouvel antisémitisme. Ce qui se cacherait derrière ce nouvel antisémitisme serait (et il est rejoint par l’éditeur des éditions La Fabrique, Eric Hazan) en réalité un racisme dirigé contre les Français dont les origines seraient arabes (c’est-à-dire pour reprendre les propos du député UMP Thierry Marianni, auteur du texte sur les test ADN "pas 100% français"). Le refus de reconnaître un nouvel antisémitisme a fait de lui un antisémite. Aucune circonstance atténuante selon Eric Marty lorsque Badiou critique violemment, dans ce même ouvrage, les exactions et les mesures discriminatoires du gouvernement israélien contre les habitants des territoires occupés et dans une moindre mesure contre les arabes israéliens. Aujourd’hui, le philosophe aggrave son cas dans "Circonstance 4 : De quoi Sarkozy est-il le nom ?", lorsqu’il écrit "aujourd’hui, il faut enquêter sur la vraie nature du lien au peuple d’organisations que limitent, du point de vue des leçon universelles qu’on peut en tirer, leur allégeance religieuse : Le Hezbollah au Liban, et le Hamas en Palestine". A n’en point douté, il est doublement antisémite. Croyez vous pourtant que c’est pour s’être montré conciliant vis-à-vis d’organisations en lutte armée contre l’Etat d’Israël, que certains définissent comme terroristes, religieusement orthodoxes et aux discours politiques assurément extrémistes, que Badiou est antisémite ? Pas du tout, le philosophe est antisémite puisqu’il consacre de nombreuses pages dans son dernier ouvrage à ce qu’il appelle "les rats". C’est cette thèse qui est défendue par le critique littéraire Pierre Assouline et soutenue par un certain nombre d’intellectuels français, ce qui ne manquera pas de faire plaisir à Marty et tous ceux qui pensent que toute critique de l’Etat d’Israël est de l’antisémitisme qui ne dit pas son nom. Inutile de lire son livre, car derrière le rat se cache le juif, Badiou est antisémite...

Adcr

Le Pétainisme transcendantal (2)

...Bourdieu, Chomsky et Badiou, sont de ces intellectuels qui font le bonheur des soirées avinées des gauchistes actuels. Gauchistes forcements antisémites. Le raisonnement des journalistes, des intellectuels, des universitaires et autres hommes politiques, est limpide. Il est si limpide que leur raisonnement fait office de réflexion intellectuelle et permet à leurs lecteurs, auditeurs, de pouvoir dénoncer l’antisémitisme d’extrême gauche sans avoir ni les mains sales, ni la nausée. Surtout sans avoir eut la patience de consacrer un peu de leur temps à la lecture de leurs œuvres. Le temps, c’est ce qui nous manque, il faut travailler plus pour gagner plus, faisons confiance aux critiques littéraires, aux philosophes "vu a la télé" et aux journalistes.
"Les Héritiers" est une attaque frontale de la reproduction sociale des privilèges. L’élite universitaire y est sérieusement écornée. Un ouvrage, paru en 1964, qui à l’instar des écrits situationnistes à permis le climat insurrectionnel de l’année 1968. Noam Chomsky est américain, et comme tel, place la liberté d’expression au-dessus de tout. C’est un disciple de Voltaire qui disait à peu près ceci « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire. » C’est ce qui l’a poussé à écrire cette lettre qu’il ne destinait pas du tout au négationniste Robert Faurisson, dont il ignorait l’existence. Chomsky a réalisé des conférences et travaillé sur des ouvrages qui mettent en lumière la participation active des intellectuels médiatiques et des journalistes dans la volonté des gouvernements des démocraties libérales d’imposer une propagande idéologique assurant le soutien des peuples aux pires barbaries des impérialismes.
Alain Badiou est un maoïste et un acteur de l’insurrection de mai 68. Il est l’auteur de "De Quoi Sarkozy est il le nom ?" il y fustige les communistes, les socialistes et tous ceux qui à gauche (intellectuels et journalistes, hommes et femmes politiques surtout) ont quitté le navire de ce quoi le vivre ensemble est le nom pour rejoindre le pétainisme transcendantal dont Nicolas Sarkozy est le nom. Les rats se sont eux.
En France pour des raisons évidentes il est pratique et surtout facile a ceux que l’audimat désigne comme intellectuels de flinguer les penseurs qui combattent la propagande médiatique des démocraties libérales en les désignant comme antisémites. Le mot antisémite suffit à les écarter pour longtemps de la curiosité dangereuse de ce que "le consommateur" est le nom. Ceux qui prennent à cœur de sauver nos âmes, n’ont par contre rien eu à redire sur le fait que le code pénal polonais permet de condamner à trois ans de prison celui qui imputerait au peuple polonais une participation aux crimes nazis ou communistes, ni sur la parution sous le sigle de l’union européenne d’un livre antisémite rédigé par un député polonais idéologiquement proche des idées nazies. Rien à redire, non plus, sur la présence auprès de Nicolas Sarkozy d’anciens membres du groupuscule fasciste antisémite Occident. Rien a redire sur le fait qu’Helene Carrere d’Encausse puisse aller et venir à l’Elysée tout en ironisant à la télévision russe sur le fait que l’on puisse allez "en prison si vous dites qu'il y a cinq juifs ou dix Noirs à la télévision. Les gens ne peuvent pas exprimer leur opinion sur les groupes ethniques, sur la Seconde Guerre mondiale et sur beaucoup d'autres choses.". Elle ne défend pas ici la constitution américaine mais se montre plutôt nostalgique de son pétainiste de père dont on découvre l’engagement dans "Un Roman Russe" de son descendant Emmanuel Carrère. S’il faut en finir avec 68 et avec l’Idée du vivre ensemble dont communisme est le nom, il faut par contre conserver les valeurs réactionnaires (travail, famille, patrie) et les circonstances de la haine de l’autre (qu’il soit juif, musulman, sans papiers, pauvre, SDF, chômeur) qui fonde et solidifie chaque jour les démocraties libérales. C’est contre ce danger qu’Alain Badiou propose aujourd’hui d’ouvrir une nouvelle séquence de l’idée communiste qui gardant le nom devra s’émanciper des horreurs passées et proposer un seul monde, non pas pour les transactions financières comme aujourd’hui, mais pour les hommes.

Adcr

lundi 21 janvier 2008

l'année de la pensée magique
















Suite à une remarque ironique (je plaide coupable), le serveur, qui m’avait pris au sérieux, nous a apporté une carafe d’eau tiède. J’avais été invité dans un excellent restaurant thaïlandais (près de Maubert, l’adresse bientôt) par une amie et son amoureux (objectif : me remonter le moral). N’osant vexer le serveur, nous avons bu de l’eau tiède durant tout le dîner (les carafes se succédaient sur la table). Le repas fut excellent et, entre autres, nous parlâmes de L’Année de la Pensée Magique de Joan Didion (Grasset). Mon amie me disait qu’elle s’était arrêtée de lire toutes les trois pages pour éclater en sanglot. J’ai été surpris par sa réaction, car j’avais trouvé le livre lumineux et revigorant.
En quelques mots : il s’agit du journal tenu pendant un an par une septuagénaire new-yorkaise suite à la mort foudroyante de son mari. Nous avons droit à tout : la crise cardiaque fatale, l’ambulance, l’hôpital, la morgue, l’enterrement, le tri des vêtements. D’un certain point de vue, j’en conviens, cela donne l’impression d’un livre tragique. D’autant plus que la même année, la fille du couple (âgée de 39 ans) tombe malade, est hospitalisée plusieurs fois, sombre dans deux-trois comas (et finira par mourir, mais cela nous ne l’apprenons pas dans le livre). D’accord, ça ne ressemble pas à une franche comédie.
Je comprends bien la lecture faite par cette amie, et je la partage. Mais j’ai vu autre chose dans ces pages. Joan Didion est une écrivaine, scénariste et critique. Son mari était écrivain lui aussi. Dans L’Année de la Pensée Magique, elle évoque leur vie commune pendant quarante ans, leur compagnonnage intellectuel et amoureux. Ils avaient leur œuvre propre, mais chacun était le premier lecteur de l’autre. Deux artistes qui vivent ensemble, mais qui vivent aussi pour eux-mêmes (conférences, tournages…). Ils ne se jalousent pas, ne s’écrasent pas, mais s’entraident, se soutiennent, s’admirent. Nous avons peu de modèles d’amour tel que celui-ci, de couples qui durent et ne sont pas pathétiques. En voici un. Nous sommes loin des passions destructrices d’Amy Winehouse (qui se fait tatouer sur tout le corps le nom de son Black adoré) ou de Jeanne Hébuterne (la jeune femme de Modigliani, qui se suicida suite à la mort du peintre). Joan Didion ne se suicide pas, sans doute car elle porte toujours en elle cet amour. Et elle nous en parle.
Note à propos du post précédent (La Politique de la Mémoire) : je suis dans une période romantique (c’est souvent le cas de janvier à décembre), alors je ne peux m’empêcher d’ajouter une information importante. Je disais que le couple d’Hilberg s’était brisé à cause de l’obsession de l’historien pour son travail. Rassurez-vous : Raul Hilberg s’est remarié, avec une femme prénommée Gwendolyn (un nom de conte de fée). Ils sont restés ensemble jusqu’à la mort d’Hilberg cet été, d’un cancer des poumons (il ne fumait pas). Il ne s’agit pas de cancans, de voyeurisme oiseux sur la vie d’une personnalité. Non. Je suis simplement heureux que les auteurs que j’aime semblent heureux ; je suis heureux que les auteurs que j’aime paraissent, de loin, de mon forcément myope point d’observation, avoir construit une vie qui tient debout.
C’est d’autant plus important pour moi que je viens de lire un essai sur le massacre de Nankin. Le livre s’intitule Le Viol de Nankin (Payot), écrit par Iris Chang, journaliste et historienne. Je ne vais pas parler de ce livre. Après la Shoah, je ne me sens pas le courage de vous parler des 300 000 morts, des viols, des concours de décapitations, des séances de vivisection. (mon prochain post sera consacré à un roman, je vous le promets, un roman intelligent et drôle ; je viens de recevoir une lettre de Jean-Claude Pirotte réagissant à mon texte sur Hilberg ; il m’écrit : il faut continuer à écrire des romans, à en lire et à en parler, c’est important). Le livre a été un succès, je veux dire il s’est bien vendu, il a crée une polémique, surtout il a fait connaître au grand public ce crime de masse commis par l’armée japonaise. Quelques années après la sortie du livre, Iris Chang, âgée de 36 ans, a pris sa voiture et a conduit des heures durant dans le désert californien. Elle s’est arrêtée au milieu de nulle part ; elle est sortie de la voiture, a fait quelques pas et s’est suicidée. Après avoir passé des années à collecter des archives et à écrire un livre sur le massacre de Nankin, le suicide n’est pas incompréhensible, c’est peut-être même une preuve d’équilibre mental. Seuls continuent à vivre ceux qui ont sombré dans la folie collective que l’on appelle la réalité quotidienne.
Vivre n’est pas facile. Heureusement les hommes ont inventé une chose souvent compliquée, parfois blessante, mais dans tous les cas merveilleuse : l’amour. Je suis certain que si Iris Chang avait rencontré son « Gwendolyn », elle ne serait pas morte. J’imagine déjà les sourires. Voilà mon pari, ma croyance : l’amour. Je crois en cette fiction quand elle est une construction ; moyen de prise sur le réel en même temps que refuge. Le fait que l’amour soit une fiction, c’est ce qui fait sa force, pas sa faiblesse. Lisez L’Année de la Pensée Magique, c’est un livre déchirant et chaleureux.
Post-scriptum : Mon frère est au chômage depuis quelques mois, il n’ pas encore touché ses allocations. Il est confronté au monde kafkaïen de l’Anpe et des Assedic, à cette machine qui tente de vous épuiser pour que vous renonciez à votre droit de toucher le chômage (rendez-vous et réunions inutiles et absurdes, dossiers perdus et effacés, impolitesse ; il faut être solide pour ne pas désespérer, il faut être très solide pour ne pas être tenté par la violence). Mon frère s’est retrouvé devant un conseiller qui, une nouvelle fois, remplissait les cases de son formulaire informatique. Le conseiller lui demanda une précision : « Alors comme ça, vous avez peut-être une piste pour un emploi au Mémorial de l’Ashoa ». Mon frère regarde l’écran et fait remarquer que non, pas « l’Ashoa », mais la « Shoah ». Nous en sommes là. Ce sont ces gens-là qui ont le pouvoir (petit ou grand). (post intéressant de Pierre Assouline sur l’utilisation de « Shoah », je ne maîtrise pas encore la technique des liens, alors allez sur son blog et tapez « Meschonnic ».
Post-scriptum 2 : Mes amis m’ayant laissé tranquille ce samedi soir pour un dîner enfumé et bruyant, un combat de coqs clandestin et divers trafics, je me suis promené entre la Butte-aux-Cailles et la place d’Italie (c’est un vrai bonheur d’être seul ce soir-là quand tout le monde sort ; j’ai observé les gens dans les restaurants, les cafés ; impression d’être en état d’apesanteur). En rentrant, j’ai écouté une émission sur France Culture consacré à Yeshayahou Leibowitz. Le savant et penseur était présenté par Gérard Haddad. Un jour, j’écrirais un article sur Leibowitz, figure passionnante et trop méconnue. Je signale, toujours sur France Culture (de 20h à 20h30), toute la semaine un entretien avec Stanley Cavell. Ça promet d’être merveilleux. Je ne suis pas doué pour lire de la philosophie, mais Cavell, sans être simple, est accessible. S’il parle de Wittgenstein (aïe, là je suis perdu), il va l’accompagner de Shakespeare (ouf). Il a écrit un excellent livre sur la comédie américaine des années 40 (Hawks, Mc Carey… une de mes raisons de vivre), In Pursuits of Happiness (presque le titre d’une très belle chanson de the Divine Comedy), A la recherche du bonheur, et donc sur le couple (nous y revenons, l’amour). Bientôt un post sur ce livre (d’amour, de comédie et de philosophie, que demander de mieux ?). au départ, je voulais intitulé ce post « déclaration d’amour à l’amour ». Mais c’est sans doute un peu trop lyrique. Calmons-nous.
Post-scriptum 3 : Oscar Peterson est mort il y a peu. A ceux qui ne connaissent pas ce grand pianiste de jazz, je conseille We Get Requests.
Post-scriptum 4 : ce blog a été créé pour partager nos coups de cœur pour des livres, des disques et des films. Bien sûr comme je connais un certain nombre d’écrivains, je m’abstiendrai de parler des livres des auteurs français et vivants.

martin page.

mercredi 16 janvier 2008

LA CONQUETE DE L'EVEREST














Quelquefois, quand on lit un livre, on se réjouit à l'idée qu'on lit un peu de la personne qui nous l'a recommandé (ou à plus forte raison offert), et l'on est deux fois heureux que le livre soit si beau.

Dans le meilleur des cas, il semble que l'oeuvre et la personne s'éclairent mutuellement.

Vous voyez où je veux en venir ? Non ?
A ce blog, précisément. Car je crois qu'il y a là quelque chose à voir avec sa modeste (mais nécessaire) ambition. La Petite marchande de bombes est un projet collectif. Ici, nous parlerons des choses que nous aimons. C'est aussi bête que ça.
En somme, c'est une petite arche foutraque, où nous voudrions faire grimper quelques bestioles - je veux parler de celles qui, chaque fois qu'on en parle, existent un peu plus, gagnent en visibilité ; des romans, des essais, des films, des chansons, des...

La culture - ne me parlez pas de son ministère, où elle demeure à l'état d'alibi, de papier peint - est à proprement parler révolutionnaire, émancipatrice. Son impact, son petit processus interne étant à l'oeil nu presqu'invisibles, nous nous convainquons parfois qu'il n'existe pas. Evidemment, nous avons tort.
Les chansons, les romans sont des espèces menacées. De beaux films disparaissent dans le sillage des blockbusters - parfois, ceux-là mêmes sont engloutis dans le vacarme de leur propre promotion.
Si nous ne faisons pas d'efforts, les mots, sans tout à fait s'éteindre, se voilent progressivement, perdent en lisibilité. Dans les manuels scolaires aux ambitions ravalées, les ramassis de pubs et dépêches partisanes que sont les quotidiens gratuits, les romans de je ne sais trop qui... dans tout cela, il y a des papiers tue-mots.
Ils effilochent la pensée.

En ces temps de restriction drastique des effectifs linguistiques, où la valeur-pensée est en chute libre (et plutôt que de ronger les quelques carcasses de concepts que l'on voudra bien nous jeter), il est temps de muscler la langue ; il est temps de (ajoutez à cette liste, loin d'être exhaustive, vos verbes favoris ; pour préciser votre pensée, accolez-leur des adverbes) lire, regarder, écouter, s'informer, étudier, relayer, débattre ; partager, recommander, offrir...

Tenez, par exemple. Pour commencer, je pourrais parler :
1. d'une chanson qui m'inspire la scène suivante : Depuis près de vingt ans, je vis reclus dans une sorte de grotte ; j'ai rompu tout contact avec la société des hommes ; je n'ai jamais coupé ma barbe et m'alimente de petites baies qui poussent à l'entrée de la grotte (et que je cueille quand le soleil a déjà bien baissé). Un jour, j'entends une mélodie (avec des cris d'enfants dedans - des cris samplés, d'enthousiasme). Cela sort d'un vieux poste radio que des campeurs ont installé à quelques mètres de là. Personne encore n'avait approché de si près ma petite grotte. La musique (un air de guitare agrémenté de quelques notes de piano et de bricolages électro) est si belle que pour l'entendre mieux je finis par sortir de la grotte ; dans un premier temps, la lumière m'agresse, me rend presque aveugle, puis elle me ravit, me réchauffe.
"Here I go... again...", chante le type. Je rejoins les campeurs qui, me voyant pourtant sale, débraillé, ne me craignent pas. Parmi eux, il y a une jeune fille, et elle est belle. (Il ne manque plus qu'une biche sortant des bois : on serait alors chez Douglas Sirk.) Ils m'invitent à leur table, et je mange avec eux ;
2. d'un film dont le sens et la beauté ne me sont apparus pleinement qu'à sa troisième vision ;
3. d'un roman qui brasse brillament les sentiments, l'Histoire, la spiritualité, l'opiniâtreté à ne pas disparaître, la mémoire (qui est plus qu'un devoir, une corvée institutionnelle), et qui en appelle avec tant de foi au pouvoir des mots, de la création - à leur résistance, leur cheminement souterrain, et jusqu'à leur inévitable surgissement... -
mais, puisqu'il s'agit de la note zéro (d'une sorte de petite prise de contact), je remets tout cela à plus tard ; je me contenterai d'attirer votre attention sur le fait que, la semaine dernière, Sir Edmund Hillary est mort. Il n'a pas écrit Tendre est la Nuit, ni composé Horse Tears (l'objet d'une prochaine note, probablement), mais il a gravi l'Everest. Il fut même - avec le sherpa Tensing Norgay - le premier à le faire.

Entamer un blog (et finir une note) sous de tels auspices... avouez qu'il y a pire.


Balthazar Castiglione.

LA POLITIQUE DE LA MEMOIRE













Hier soir, bien au chaud sous ma couette, alors que les lumières des bars de la Butte aux Cailles s’éteignaient, j’ai terminé la lecture de La Politique de la Mémoire. C’est un livre de Raul Hilberg, l’auteur de La Destruction des Juifs d’Europe et d’Exécuteurs, Victimes, Témoins.
Disons que c’est une biographie intellectuelle. Hilberg nous épargne ses amours (il mentionne juste l’échec d’un mariage, sans doute à cause de son travail, véritable obsession qui le rendait peu disponible pour une vie de famille normale, j’allais dire caricaturale ; il choisissait ses lieux de vacances en fonction de la qualité, de l’intérêt de leurs archives, non pas des paysages). Il nous raconte son arrivée aux Etats-Unis encore adolescent, fuyant, avec sa famille, Vienne et ses persécutions antisémites. Il participa à la guerre, puis, à son retour, entama une carrière universitaire. Mais, en raison de la ségrégation qui frappait encore les Juifs (et les noirs, les femmes, les catholiques), du peu de soutien qu’il avait et du choix de ses recherches (la destruction des juifs d’Europe, donc) qui n’intéressaient pas grand monde, il ne trouva refuge, après bien des déboires professionnels, qu’à la petite université d’état du Vermont (en Nouvelle-Angleterre, un état tranquille et vert, entre New York et Maine ; on pourra lire les "Poèmes de la solitude du Vermont" de Lorca). Il ne la quitta pas.
Ses livres sont des classiques aujourd’hui, mais nous découvrons la difficulté qu’Hilberg a eu les faire publier. Pour La Destruction des juifs d’Europe, il se démena pendant des années pour trouver une maison d’édition ; et encore, celle-ci ne publia le livre que grâce au concours d’un généreux donateur et du propre argent d’Hilberg. Il rencontra des embûches aussi dans ses recherches ; il nous raconte les portes closes, la mauvaise volonté de ses interlocuteurs et les tentatives de découragements. Quand le livre exista enfin, il affronta l’indifférence et le mépris du public, des critiques et de la plupart des universitaires ; puis, il subit la colère des organisations juives qui lui reprochait de donner une image si peu héroïque de son peuple. Ses recherches, et leur documentation imparable, mettaient en cause le monde entier, l’Allemagne, le christianisme, les Alliés, les conseils juifs et les juifs eux-mêmes. Son constat n’est pas glorieux pour l’humanité.
Avec une délicieuse ironie, Hilberg détaille également les essayistes qui pillèrent son ouvrage sans le citer dans leurs notes (et qui souvent tentèrent de le déconsidérer). Il fait mention d’une lettre d’Hannah Arendt l’insultant : "Hilberg est assez bête et fou". Il apprendra plus tard que c’est elle qui fut responsable du refus de publication de La Destruction des Juifs d’Europe par Princeton University Press. Le comportement de la philosophe est d’autant plus injustifiable quand on sait qu’elle lui doit tellement pour son Eichmann à Jéusalem. Le monde universitaire et intellectuel nous apparaît dans toute sa dureté et son injustice (plus rarement, dans ses solidarités, dans ses petits miracles et dans ses générosités ; les chercheurs sérieux reconnurent tout de suite l’importance et l’originalité des travaux d’Hilberg - je pense à Christopher Browning, par exemple). Il y a un sentiment de gâchis quand on découvre que ceux qui détiennent les positions de pouvoir et les postes prestigieux ne sont jamais les plus qualifiés, jamais les plus honnêtes.
Heureusement Hilberg est pugnace, il ne lâche pas, il sait que son œuvre va durer et que les tartuffes ne résisteront pas au temps. Mais, avant les critiques positives, avant les traductions et les conférences dans le monde entier, ce furent des décennies solitaires. On retient l’élégance, la modestie, la détermination de l’homme. Il écrit : "En 1948, je m’étais fixé une route que je poursuivais sans me soucier de ma ligne d’horizon".
Le livre se termine sur une lettre d’HG Adler dont voici la dernière phrase : "A la fin il ne reste rien, sinon le désespoir et le doute à propos de tout : Hilberg est seulement reconnu, peut-être aussi déchiffré, mais certainement pas compris…"


martin page.