mercredi 19 novembre 2008

La vie moderne

A la faveur d’une année cinéma plus remplie et plus surprenante que d’ordinaire, des liens se nouent entre deux œuvres en apparence très différentes mais qui, par delà leurs différences, tendent à se rejoindre. The Wire, saison 2, est une série américaine créée par David Simon et produite par HBO, datant de 2003, soit la grande époque des séries américaines.
Dernier maquis est un film français de Rabah Ameur-Zaimeche, sorti le mois dernier.
Entre les deux, aucun rapport en ce qui concerne la structure du récit, le mode de production ou la direction d’acteurs : là où la série, argentée, travaille sur la base d’un script solidement charpenté avec l’aide d’acteurs très pros, le film se lance sur une trame ténue, sans budget, interprétée par des acteurs non-professionnels, dont le cinéaste lui même.
Et pourtant.
Les deux œuvres investissent dans le fond un même territoire, celui de la représentation réaliste des communautés immigrées de travailleurs pauvres, qui constituent l’essentiel du monde ouvrier et occidental d’aujourd’hui. Les Polonais à Baltimore, sur les docks, les Africains et Maghrebins dans la banlieue parisienne, accomplissent leurs gestes quotidiens, techniques, précis et parfois dangereux, dans un même décor écrasant de palettes rouges ou de containers multicolores.

Les enjeux, pour ces personnages, ne sont pas les mêmes : dans The Wire, il s’agit de faire survivre le syndicat, force unitaire d’une communauté soudée, et que l’un des personnages considère obsolète : en effet, pour renflouer les caisses, il faut parfois faire taire son éthique de travailleur honnête, et se rapprocher d’autres formes de syndicats, plus dangereux car illégaux.
Dans Dernier maquis, l’action du patron, à priori généreuse (construire une mosquée pour ses ouvriers), se révèle plus ambiguë, un moyen de contrôle sur ses troupes, qui se divisent alors en deux camps : les Noirs fidèles au boss, et les Arabes dissidents, rebelles par rapport au choix de l’imam et aux licenciements abusifs.
Dans les deux œuvres, il s’agit de dessiner le territoire symbolique de la rencontre des communautés dans une société occidentale multiculturelle, ces communautés ayant en commun de vouloir se battre pour conquérir une place et des droits (Franck Sobotka, tout en frayant avec la mafia grecque, n’attend qu’une chose, du travail pour ses hommes et une reconnaissance de ce travail ; de même pour les personnages de Dernier Maquis, où l’indépendance et la reconnaissance ne passent plus par le syndicat mais par le libre choix de l’imam qui va les guider). Deux récits bruts, ancrés dans le réel le plus terre à terre, celui des doigts gelés, des machines et de la précarité du travail, qui ont comme même objectif la création d’une esthétique poétique (Dernier maquis, dont les Cahiers du cinéma relèvent avec justesse la musicalité), voire militante (The Wire est une excellente analyse des dysfonctionnements de la société américaine), à partir d’un même matériau documentaire : les souffrances et difficultés de la classe ouvrière occidentale, et des hommes qui la composent.
Sadoldpunk

9 commentaires:

la petite marchande de bombes a dit…

Je connais the wire, et j'aime ; Je n'ai pas vu le dernier maquis. Comme tu dis ce sont des oeuvres sur les souffrances de la classe ouvrière occidentale, et des hommes qui la composent. Ce qui est frappant, et je m'étonne que personne ne le relève c'est l'absence des femmes (je parle de cette saison de the wire, je ne sais si c'est le cas de Dernier Maquis). Il faudra peut-être attendre la venue de filles derrière la caméra et au scénario (et c'est dommage - heureusement il y a des cinéastes féministes comme Tarantino).
Cette occultation est intéressante en tout cas. Je trouve ça inquiétant (vraiment dans un autre registre : il n'y a aucun rôle féminin dans le film de ben stiller, alors qu'il y aurait eu des possibilités).
Il faut relire Les Dépossédés de Robert Mc Liam Wilson. Un livre sur la misère dans quelques villes du Royaume-Uni ; il écrit sur les travailleurs pauvres aussi. Mais lui nous parle des femmes, il les voit. Et il dit que les plus pauvres parmi les pauvres sont des femmes ; que les situations les plus difficiles sont vécues par des femmes.
Je veux bien que les oeuvres prennent acte d'un fait social, le femmes sont dominées ; mais ne même pas mentionner ce problème, ne pas l'interroger, ne pas le remettre en cause (la fiction est aussi faite pour ça) est irritant. Il y a une misogynie dans ces films de gauche, soucieux des ouvriers, des petites gens qui, pour moi, leur enlève de la force et de la crédibilité.

page

sadoldpunk a dit…

Il y a des femmes dans "The Wire": deux flics, des mères, des petites amies. ça peut paraître réducteur, certes, mais dans une fiction policière réaliste, on se doute bien que ce ne sont majoritairement pas les femmes qui font du trafic...
Quant à "Dernier maquis", c'est pareil, l'absence des femmes est justifiée par le fait que l'histoire se situe exclusivement sur le lieu de travail, une fabrique de palettes. Mais je suis d'accord sur la misogynie plus ou moins consciente de certains créateurs...

la petite marchande de bombes a dit…

Oui c'est vrai qu'il y a ce beau personnage de femme flic dans the wire.

page

Anonyme a dit…

Je suis assez d'accord avec Martin sur le peu d'attention porté aux femmes et la souffrance sociale, notamment dans The Wire. Le seul personnage dans la saison 2 qui pourrait être un écho féminin à cette question, c'est la flic rousse qui fait partie de la police portuaire et qui avoue aux policiers de la crim être entré dans ce boulot parce que ca lui apportait 10 000USD/an en plus pour s'occuper de ses deux enfants après qu'ils aient été abandonnés par le père. Mais bon, on voit vaguement son appart pourri et elle a un rôle très mineur. A la rigueur, elle découvre avec eux l'intérêt du job.
Mais sans généraliser, on peut tout de même remarquer que sur ce sujet comme sur beaucoup d'autres, les series HBO sont assez machistes.

Quant au choix des docks ou de l'usine de palette, je peux comprendre que de plus en plus de cinéastes s'intéressent à ces espaces ouverts (le ciel, la mer, la terre),presque aussi hostiles que la nature autrefois et pourtant très urbains, qui sont des espaces de tension (différentes nationalités/boulots difficiles) et qui sont encore très peu filmés.
Mais toujours convaincue que le problème de la langue dans Dernier Maquis (les personnages ne parlent quasiment pas francais et sont souvent incompréhensibles) est un beau sujet qu'on aurait pu retrouver dans The Wire, qui, alors que le travail sur le langage est devenu une de leur marque de fabrique, fait parler tous les ouvriers dans un américain parfait. Politically correct?

sadoldpunk a dit…

Machistes, les séries HBO? C'est possible, et en même temps j'ai l'impression que les personnages de Ruth, Claire et Brenda dans "Six Feet Under", ou même Carmela Soprano, sont de beaux contre-exemples. Mais je me trompe peut-être...
Quant à la question du langage, elle est effectivement essentielle. Encore une fois, "Dernier maquis" est un petit film, presque expérimental par moments, tandis que "The Wire" est une grosse machine destinée au public télé américain, ce qui influe forcément sur les dialogues. Même si, je le reconnais, HBO avait fait un gros travail sur la langue dans "Deadwood".

Anonyme a dit…

Oui, je pensais à Six feet under en écrivant que ce n'était pas général. Mais tu reconnaitras que c'est une série plus "intime" où le système social a peu de place. Dès qu'on entre dans un système social plus codifié (ce n'est d'ailleurs pas le cas seulement chez HBO) et plus dur, les femmes disparaissent ou sont très en retrait. Comme si dans ces jeux qui s'apparentent à des guerres, elles disparaissaient du champ...
Pour le langage, dans Rome aussi, dans les Sopranos... Il est souvent question d'accent dans les séries HBO, comme révélateur d'une appartenance. Voilà pourquoi je trouve ca un peu dommage que ce travail linguistique (passionnant) disparaissent chez les dockers.

la petite marchande de bombes a dit…

Je dois voir Deadwood. Avec un peu de chance il y aura des cow girls...
Ah si Katherine Bigelow se mettait à faire une série...

page

Anonyme a dit…

Le simple fait d'écrire "classe ouvrière", ça vaut de l'or, je savoure, "classe ouvrière",ça faisait longtemps...

Berlin Belleville a dit…

Belle comparaison, même si je ne connais ni l'un ni l'autre des objets comparés...

Revenez nous plus souvent cher ami...